L’antisémitisme est devenu l’un des principaux thèmes de la campagne électorale en France. La communauté juive se sent coincée entre l’extrême droite et une partie de la gauche, perçue comme antisémite à cause de ses déclarations sur le conflit israélo-palestinien.

Dans les vieilles ruelles du Marais, quartier historique de la communauté juive parisienne, des passants grimacent à l’évocation du second tour des élections législatives, qui se tiendra le dimanche 7 juillet. Pour cause : tous les sondages prédisent une arrivée en tête du parti d’extrême droite, le Rassemblement national (RN).

« Moi, si le RN passe, je considère déménager dans un autre pays d’Europe », pose sans détour Olivier Lévy, père de famille et propriétaire d’une boutique de téléphones, attablé à un restaurant réputé pour son pastrami.

Depuis que les élections ont commencé, il y a une libération de la parole raciste et antisémite.

Olivier Lévy

Préoccupé en particulier par la montée de l’antisémitisme, Olivier Lévy ne désigne pas seulement le RN comme coupable. Il tient aussi pour responsable le parti La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon, la composante la plus influente et la plus radicale du Nouveau Front populaire, l’alliance de gauche arrivée deuxième au premier tour des élections.

Selon lui, LFI aurait instrumentalisé le conflit israélo-palestinien pour obtenir des voix, ce qui aurait contribué à légitimer les actes antisémites.

« Il y a très peu de Juifs qui vont voter pour LFI, et probablement quelques-uns qui vont voter pour le RN pour faire barrage », renchérit Greg, propriétaire du restaurant, qui préfère taire son nom de famille par peur de représailles contre son commerce.

Même s’il a voté au premier tour pour le parti de droite Les Républicains, il ne se dit pas du tout effrayé par une éventuelle arrivée du RN au pouvoir. « Ils n’ont jamais gouverné, ils ont changé leur discours, pourquoi ne pas leur donner leur chance ? » Une position partagée, souvent à demi-mots, par beaucoup d’autres clients de l’échoppe.

« C’est un leurre »

Historiquement critiqué pour l’antisémitisme de son fondateur Jean-Marie Le Pen, qui avait notoirement qualifié les chambres à gaz de « détail de l’histoire » en 1987, le RN a surpris les Français en faisant de la défense des Juifs l’un des principaux arguments de sa campagne électorale.

Dans une tribune pour Le Figaro, Marine Le Pen a ainsi qualifié son parti de « meilleur rempart » contre l’antisémitisme, dont elle tient coupables les communautés issues de l’immigration.

PHOTO THIBAULT CAMUS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Marine Le Pen

Un renversement que déplore Yann Boissière, rabbin dans une synagogue libérale du 15e arrondissement. « Ils disent qu’ils ont changé, mais c’est un leurre. Il n’y a qu’à voir tous les candidats dont les déclarations antisémites ont été découvertes dans les derniers jours », explique-t-il.

Il évoque le cas d’une aspirante députée qui a publié sur Facebook une photo d’elle arborant une casquette de la Luftwaffe, l’armée de l’air de l’Allemagne nazie, et qui s’est depuis retirée.

« De toute façon, la vieille rengaine du RN qui consiste à opposer les communautés juive et musulmane, ce n’est pas la bonne façon de lutter contre l’antisémitisme », explique-t-il.

Dans les dernières semaines, quelques figures de la communauté juive se sont quand même laissé convaincre par la transformation du RN. Le cas le plus médiatisé est celui de Serge Klarsfeld, célèbre militant et ancien « chasseur de nazis », qui, à 88 ans, s’est dit prêt à voter pour le RN.

« Ça a contribué à brouiller les frontières, mais ça a surtout déstabilisé beaucoup de personnes », déplore Yann Boissière.

« On peut toujours voter blanc »

Yann Boissière se montre aussi très critique envers La France insoumise. « Jean-Luc Mélenchon a toujours flirté avec l’antisémitisme dans ses déclarations, et il a mis le conflit israélo-palestinien au centre de sa campagne électorale par calcul stratégique », explique-t-il en déplorant que sa communauté soit « prise en tenaille » entre les deux partis.

PHOTO EMMANUEL DUNAND, AGENCE FRANCE-PRESSE

Jean-Luc Mélenchon

Après les attaques du 7 octobre, LFI a notamment suscité la controverse pour avoir refusé de qualifier le Hamas de mouvement terroriste.

Jean-Luc Mélenchon, a aussi fait la manchette en qualifiant l’antisémitisme en France de « résiduel », malgré l’augmentation avérée d’évènements dirigés contre les Juifs.

Dans les circonscriptions où il y aura un second tour entre le RN et LFI, Yann Boissière se refuse donc à choisir. « On peut toujours voter blanc. »

Un avis que ne partage pas Fabienne Messica, sociologue et membre du collectif juif de gauche Golem.

« Dans ma circonscription, ce sera LFI contre le RN au deuxième tour, et je voterai sans hésiter pour LFI. Ça ne veut pas dire que je n’ai rien à reprocher à Jean-Luc Mélenchon, mais j’ai confiance que la gauche et LFI pourront se remettre en question et changer, justifie la militante de 68 ans. Ma priorité dimanche, c’est d’empêcher l’extrême droite de prendre le pouvoir. »