Il souhaitait une femme avec le cœur à gauche et la fibre écolo.

Mis à jour le 17 mai
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

C’est fait.

Le président de la République française, Emmanuel Macron, a nommé lundi Élisabeth Borne au poste de première ministre, en remplacement de Jean Castex, qui occupait la fonction depuis deux ans.

Lors de la passation de pouvoirs à Matignon (la résidence officielle du premier ministre en France), Mme Borne a promis qu’elle allait « agir plus vite et plus fort » face « au défi climatique et écologique », avant de dédier sa nomination « à toutes les petites filles », qu’elle a invitées « à aller au bout de leurs rêves ».

Il faut savoir qu’Élisabeth Borne, 61 ans, est seulement la deuxième femme qui occupe le poste de première ministre en France, la première depuis Édith Cresson en 1991-1992, une expérience qui s’était d’ailleurs mal terminée.

Selon la politologue Mariette Sineau, cette nomination est donc « quelque chose d’important », dans la mesure où le paysage politique français, réputé machiste, commence tout juste à rattraper le temps perdu.

« La plupart des pays européens ont eu des femmes premières ministres et pour eux, ce n’est plus un évènement. De ce côté, la France faisait jusqu’ici figure d’exception », lance la chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), autrice du livre Femmes et République, paru l’an dernier.

Son collègue Thomas Guénolé va dans le même sens. Il note que parmi les grandes puissances mondiales, la France était probablement le « pays le plus en retard en matière de féminisation des dirigeants politiques », et qu’il était plus que temps de se mettre au diapason.

Les sondages révèlent d’ailleurs que plus de 70 % des Français seraient désireux de voir une femme occuper une haute fonction politique. Tout le contraire de la classe politique, qui continue, selon Mariette Sineau, d’y voir une « chasse gardée » masculine.

PHOTO CHRISTIAN HARTMANN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Jean Castex et Élisabeth Borne lors d’une cérémonie lundi, à Matignon

La politologue admet que les mentalités ont évolué depuis l’introduction de quotas au début des années 2000. Emmanuel Macron a aussi donné l’exemple en introduisant la parité dans son mouvement La République en Marche (rebaptisé Renaissance).

Mais elle rappelle que les femmes sont encore rares dans les postes régaliens, comme la justice, la police, les finances, les armées ou la politique étrangère.

« C’est un peu double face », dit-elle.

Un bourreau de travail

Ancienne présidente de la société de transports parisiens (RATP) et cheffe de cabinet de la socialiste Ségolène Royal au ministère de l’Écologie, Élisabeth Borne n’a jamais été élue au suffrage universel.

Mais cette polytechnicienne de formation, jugée loyale, est perçue par la macronie comme ayant fait ses preuves au gouvernement pendant tout le dernier quinquennat.

Depuis 2017, elle a été successivement ministre des Transports, ministre de la Transition écologique et solidaire, puis ministre du Travail, de l’Emploi et de l’Insertion. Elle a mené des réformes parfois jugées impopulaires.

Réputée tenace lors des négociations, elle aurait laissé de mauvais souvenirs aux syndicats, notamment lors de la réforme ferroviaire de 2018, qui avait provoqué de nombreuses grèves en France, et pour la réforme de l’assurance-chômage en 2021, quand elle était ministre du Travail.

Elle peut se targuer d’un bilan assez important.

Mariette Sineau, politologue

Élisabeth Borne serait aussi un bourreau de travail capable d’être assez épuisant pour son entourage, ce qui lui aurait valu le surnom de « Borne-out » dans les couloirs des ministères.

Mais son profil semble tout à fait adapté aux grandes orientations qu’Emmanuel Macron souhaite donner à un second mandat, qui promet d’être plus social et plus vert.

Parmi ses dossiers prioritaires se trouvent entre autres la délicate réforme des retraites (lancée lors du premier quinquennat, mais non menée à terme en raison de la crise sanitaire) et les grands chantiers écologiques annoncés par le président.

Sa nomination vient de surcroît contrarier la nouvelle coalition de gauche formée par Jean-Luc Mélenchon (La NUPES), qui vise une majorité lors des élections législatives prévues les 12 et 19 juin. Avec Élisabeth Borne à Matignon, les électeurs de gauche plus modérés pourraient en effet être tentés par les candidats de la constellation macroniste, plutôt que par la gauche radicale incarnée par Mélenchon.

Reste à voir si Élisabeth Borne tiendra plus longtemps en poste qu’Édith Cresson, première ministre sous Mitterrand, qui avait dû démissionner en 1992 sous les humiliations et les insultes sexistes.

C’est en tout cas ce que souhaite vivement Thomas Guénolé. « C’est une deuxième chance de prouver l’évidence, c’est-à-dire qu’une femme est aussi apte à diriger qu’un homme », conclut-il.

Avec l’Agence France-Presse