(Moscou) La Russie entamera une procédure judiciaire si elle est déclarée en défaut de paiement par l’Occident, a affirmé le ministre des Finances Anton Silouanov dans une interview publiée lundi, tandis que le spectre de défauts en cascade de groupes privés russes se profile.

Mis à jour le 11 avril
Agence France-Presse

« Nous irons en justice, car nous avons pris toutes les mesures nécessaires pour nous assurer que les investisseurs reçoivent leurs paiements », a dit le ministre au journal Izvestia.

« Nous présenterons au tribunal nos factures confirmant nos efforts pour payer à la fois en devises étrangères et en roubles.  Ce ne sera pas un processus facile.  Nous devrons prouver très activement notre position, malgré toutes les difficultés », a-t-il ajouté, sans préciser vers quelle instance juridique la Russie se tournerait.

L’agence de notation financière S&P Global Ratings a abaissé samedi la note de la Russie pour ses paiements en devises étrangères au niveau de « défaut de paiement sélectif », après que Moscou eut réglé en roubles une dette en dollars la semaine dernière.

La notation pour les paiements en devises étrangères est abaissée à « SD » (dernier cran avant le « D » pour défaut), tandis que la note reste à « CC » pour les paiements en roubles.

S&P a dans la foulée indiqué qu’elle cessait ses notations de la Russie, à l’instar des agences Fitch et Moody’s.

« Guerre économique »

Mais un défaut peut encore être officialisé par un créancier privé révélant publiquement qu’un pays a cessé de le rembourser, ou par l’agence américaine ISDA (International Swaps and Derivatives Association), qui régit les CDS, une sorte d’assurance contre le défaut de paiement.

« La Russie a essayé de bonne foi de rembourser les créanciers extérieurs en transférant les montants correspondants en devises étrangères pour payer notre dette.  Néanmoins,  la politique délibérée des pays occidentaux est de créer artificiellement un défaut par tous les moyens », a encore déclaré M. Silouanov.

« Si une guerre économique et financière est menée contre notre pays, nous sommes obligés de réagir, tout en remplissant toutes nos obligations », a-t-il ajouté.

Le ministre a indiqué que la dette extérieure de la Russie représentait environ 4500 à 4700 milliards de roubles (environ 52 milliards d’euros au taux actuel), soit 20 % de la dette publique totale.

Le ministre russe « essaie de sauver l’honneur » estime Slim Souissi, directeur adjoint de l’IUP de Caen, spécialiste des banques qui a travaillé pour Fitch.

Si la Russie règle ses paiements « dans des conditions défavorables pour les investisseurs », en étant incapable de payer ses échéances à temps ou dans la devise du contrat, cela représenterait bien « une situation de défaut de paiement », assure-t-il.

Comme tous les États, la Russie emprunte de l’argent sous forme d’obligations, souvent en dollars, et doit payer régulièrement des intérêts et rembourser le capital.

« Plus confiance »

Un pays est considéré en défaut quand il est incapable d’honorer ses engagements auprès de ses créanciers.

Jusqu’à récemment, la Russie avait écarté ce danger, le Trésor américain ayant permis l’utilisation de devises étrangères détenues par Moscou à l’étranger pour régler des dettes extérieures.

Mais, depuis la semaine dernière, Washington n’autorise plus la Russie à rembourser sa dette avec des dollars détenus dans des banques américaines. Par conséquent, la banque JPMorgan a bloqué un paiement de Moscou, qui a annoncé avoir donc réglé en roubles 650 millions de dollars dus le 4 avril.

De l’avis de plusieurs analystes, un défaut de l’État semble désormais proche, voire inévitable.

Un défaut sur sa dette extérieure coupe un pays des marchés financiers et complique son retour pour des années.

Interrogé par Izvestia, M. Silouanov a déclaré que la Russie « n’a plus besoin aujourd’hui d’emprunter sur les marchés » et ne faisait plus « confiance » aux emprunts extérieurs ainsi qu’aux devises occidentales.

Mais plus qu’un défaut de paiement de l’État russe, ce sont des défauts de paiement en cascade d’entreprises russes qui pourraient perturber sérieusement le marché.

Lundi, c’est le géant minier russe Alrosa qui a annoncé ne pas pouvoir payer une échéance de dette de 11,6 millions de dollars en raison des sanctions.

Ce même jour, le Credit Derivative Determination Comittee, saisi par des créanciers, a déclaré un « échec de paiement de crédit » après que les chemins de fer russes Russian Railways (RZD) n’ont pas honoré un versement d’intérêts prévu en mars.

C’est la première déclaration de ce genre au sujet d’une entreprise russe.  Le scénario pourrait s’élargir à bien d’autres entreprises dans les prochaines semaines, selon M. Souissi.