Le spécialiste de la Russie Guillaume Sauvé, du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, a répondu aux questions des lecteurs de La Presse lors d’un clavardage, mercredi midi. Voici un résumé de cet échange.

Publié le 30 mars
Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

Mardi, les nouvelles étaient plutôt bonnes concernant les négociations, les deux parties parlant d’avancées importantes. Mais pendant la nuit de mardi à mercredi, les bombardements russes se sont poursuivis. Que faut-il en comprendre ?

Ce qu’on peut en tirer comme leçon, c’est qu’il ne faut pas trop se fier aux signaux qu’on reçoit des négociations. Il y a clairement un exercice de communication de part et d’autre, mais il paraît peu probable dans les circonstances que les négociations débloquent à court terme, considérant que chaque camp peut encore espérer faire des gains sur le terrain, et donc, n’a pas intérêt à faire des concessions importantes.

Est-ce qu’au terme des négociations, la Russie pourrait devoir assumer une responsabilité quant à la reconstruction de l’Ukraine ?

La Russie aurait évidemment une responsabilité morale de ce point de vue, mais ce n’est pas ainsi que la politique fonctionne. Concrètement, la question a été soulevée dans le cadre des négociations, mais il serait fort étonnant que la Russie, dont la situation économique est en déclin, accepte de rembourser les coûts de la reconstruction de l’Ukraine.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Guillaume Sauvé, du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal

Compte tenu de la censure exercée par son gouvernement, quelle proportion de la population russe est vraiment au courant de ce qui se passe en Ukraine ?

C’est difficile à évaluer. Les Russes qui s’informent principalement par la télévision n’auront accès qu’à la propagande officielle. Les Russes qui s’informent davantage par l’internet – et ce sont généralement les générations plus jeunes – pourront avoir accès à d’autres types d’informations par les réseaux sociaux ou par des médias russes indépendants grâce à l’usage de VPN (réseaux privés virtuels qui permettent de contourner le blocage de certains sites).

Dans ce cas, quelle est l’opinion générale des citoyens russes face à ce conflit ?

On peut distinguer trois catégories. Une minorité importante s’oppose ouvertement à la guerre que la Russie mène en Ukraine. Elle se manifeste par le mouvement antiguerre, ainsi que par l’importante vague d’exode. Une autre minorité soutient activement la guerre. Elle se manifeste à travers cette campagne qui prend le symbole « Z » comme signe de ralliement. Pour finir, une majorité de Russes soutiennent passivement le régime, sans enthousiasme aucun à l’égard de la guerre, soit par ignorance, soit par indifférence, soit par dissonance cognitive.

Plusieurs observateurs militaires nous parlent de la désorganisation de l’armée russe, et cela suscite à la fois de l’étonnement et du scepticisme. Faut-il remettre en question la puissance de l’armée russe ?

Il est assez frappant en effet de constater la lenteur de l’avancée russe considérant ses capacités militaires considérables. Cela semble s’expliquer en partie par le manque de motivation des soldats, ainsi que par des problèmes d’organisation qui pourraient s’expliquer par la corruption de l’armée comme de l’ensemble de l’État russe. Cela dit, il ne faut pas sous-estimer toutes les réserves que la Russie possède encore, que ce soit en nombre de soldats ou en quantité de matériel.

À quel point la Russie est-elle prête à aller vers l’utilisation d’armes nucléaires ?

La Russie n’a pas intérêt à user de l’arme nucléaire, d’une part parce que ça pourrait déclencher une escalade dont les conséquences sont imprévisibles, d’autre part parce qu’elle a des soldats sur le terrain. Par contre, la Russie a tout intérêt à faire planer la menace de l’usage de l’arme nucléaire afin de dissuader les puissances de l’OTAN d’intervenir directement.

Le président américain Joe Biden a fait des déclarations maladroites en disant souhaiter que Vladimir Poutine soit écarté du pouvoir. Est-il possible que des fidèles de Poutine se retournent contre lui ?

Ça semble peu probable à court terme. Tout d’abord, parce que l’armée et le service de sécurité constituent la base du régime de Vladimir Poutine. Et ensuite, parce que les oligarques doivent la jouissance de leur richesse et de leurs privilèges à leur loyauté personnelle envers Vladimir Poutine. Un changement de régime n’est à mon avis envisageable qu’à moyen ou long terme, dans la perspective d’une chute très importante du niveau de vie de la population russe, ce qui ne semble pas certain, à moins que les Européens renoncent complètement aux hydrocarbures russes.

Voilà plus d’un mois que l’invasion russe a commencé. Combien de temps encore pourrait-elle durer ?

Malheureusement, je ne m’attends pas à une résolution rapide de ce conflit. Pour rappel, la guerre en Ukraine dure déjà depuis huit ans, la Russie étant intervenue militairement dès 2014. On pourrait assister à une diminution de l’intensité du conflit et à un retranchement de la Russie dans certaines zones qu’elle contrôle. Dans ce contexte, le conflit pourrait s’enliser indéfiniment.

Avec la collaboration d’Henri Ouellette-Vézina, La Presse

Consultez l’intégralité du clavardage avec Guillaume Sauvé