Le recrutement de soldats non russes par le gouvernement de Vladimir Poutine, dont des Syriens qualifiés dans le combat urbain, inquiète dans le monde. Pour plusieurs experts, cette décision pourrait annoncer une guerre « de plus en plus sauvage » en Ukraine.

Publié le 8 mars
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« C’est quand même terrifiant, honnêtement. Pour moi, ça veut dire qu’on s’en va vers une guerre urbaine qui va devenir de plus en plus sauvage. Et ça signifie aussi une sorte d’internationalisation du conflit. Est-ce que l’Ukraine va devenir un rendez-vous international pour toutes les sortes de combattants, pour ou contre Poutine ? C’est bien possible », lance le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Charles-Philippe David, en entrevue avec La Presse.

Le Wall Street Journal a rapporté dimanche que Moscou serait en train de recruter des Syriens « qualifiés dans le combat urbain » pour combattre la résistance ukrainienne, des révélations confirmées lundi par le Pentagone. Le tout surviendrait alors que la Russie veut s’étendre « plus profondément » dans les villes, avec notamment pour objectif de prendre le siège névralgique de Kyiv. Un porte-parole du ministère américain de la Défense, John Kirby, a affirmé que ces informations étaient véridiques, ajoutant « qu’il est intéressant que M. Poutine se retrouve à avoir recours à des combattants étrangers ».

Aux yeux de M. David, l’appui des Syriens n’est pas surprenant, mais il peut changer la donne. « C’est un retour d’ascenseur du gouvernement syrien envers Poutine, si on veut, pour le remercier d’avoir sauvé le régime. Mais ce n’est pas fait d’une manière officielle », analyse-t-il, en disant craindre que la distinction entre militaires et civils « s’efface de plus en plus » si le régime de Vladimir Poutine fait appel à des « sortes de mercenaires privés » non militaires, qu’ils soient Syriens, Tchétchènes ou Biélorusses.

Justin Massie, codirecteur du Réseau d’analyse stratégique et professeur agrégé de science politique à l’UQAM, rappelle de son côté que l’appel à des « partenaires étrangers » est un outil de taille pour la Russie dans le contexte actuel.

« On voit beaucoup de soldats russes être réticents à utiliser les armes parce que la population ukrainienne leur est souvent extrêmement proche. Entre l’Ukrainien et l’étranger, le Syrien par exemple, ce rapport de familiarité n’existe plus. Il y a donc une possibilité de davantage de violence », explique-t-il.

Encore combien de temps ?

Le recours à des populations étrangères laisse présager que la Russie s’attend à un conflit qui va se « prolonger » encore un certain moment, analyse aussi Ekaterina Piskunova, qui enseigne au département de science politique de l’Université de Montréal et se spécialise en politique étrangère russe et en relations russo-américaines.

« Je ne pense pas que Vladimir Poutine s’attendait à une promenade militaire particulièrement facile. Mais il ne s’attendait pas non plus à une telle résistance. Ça va quand même plus lentement qu’il ne l’avait prévu », lance l’experte. « Est-ce que ça signifie que la guerre va s’éterniser ? Non. Mais se prolonger ? Oui, certainement », ajoute-t-elle.

En même temps, l’histoire montre que le président russe « ne peut pas non plus se permettre de rester trop longtemps en Ukraine », rappelle Mme Piskunova, en soulignant que les sanctions financières pèsent lourd sur l’économie de son pays. « Le principe d’une guerre-éclair, c’est souvent ça : une concentration des efforts, qui vient avec un coût. Et la Russie le sait très bien », signale-t-elle.

Justin Massie remarque pour sa part que la fin du conflit « devrait passer par l’aboutissement des pourparlers de paix ». « Et pour ça, il faudrait que l’un des deux camps se sente en position de faiblesse, ce qui n’est pas du tout le cas présentement. Ça va s’enliser pendant encore un moment. Ce conflit-là est loin d’être terminé », dit-il, en prévoyant peut-être une « violence plus intime », et « moins de masse », ce qui exige justement « plus de troupes » militaires.

« Présentement, on fait du pilonnage avec des missiles et on tue des civils. Mais une occupation dans une ville veut souvent dire une confrontation beaucoup plus proche, et avec des armes légères. C’est peut-être vers là qu’on s’en va », conclut l’enseignant.

En savoir plus

  • Près de 200 000
    Selon des estimations fournies par les États-Unis, la Russie disposerait d’environ 190 000 hommes aux abords de l’Ukraine et sur son territoire, en comptant les forces séparatistes. Jusqu’à tout récemment, les autorités parlaient de 150 000 militaires aux frontières du pays.
    agence france-presse