Comme beaucoup de ses compatriotes, Fedir Popadyuk a longtemps écarté comme une aberration l’idée que Vladimir Poutine puisse lancer une offensive à grande échelle contre son pays et cibler directement Kiev dans le processus.

Publié le 25 février
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Le journaliste ukrainien de 30 ans a dû déchanter dans la nuit de mercredi à jeudi en entendant des détonations dans la foulée de l’annonce par le président russe du lancement d’une « opération militaire spéciale » dans le pays.

Plus encore en matinée, quand les sirènes d’alarme antibombardement ont retenti dans la capitale, le forçant à se retirer avec ses collègues au sous-sol de l’immeuble hébergeant la publication en ligne pour laquelle il travaille.

« Je ne pensais pas qu’on pouvait lancer une attaque militaire aussi importante en Europe en 2022 », a déclaré à La Presse M. Popadyuk, qui accuse le dirigeant russe de vouloir « détruire l’Ukraine ».

Justin Massie, professeur de science politique de l’Université du Québec à Montréal qui suit de près la crise, ne pense pas que Vladimir Poutine veut carrément intégrer l’Ukraine à la Russie.

Le dirigeant russe, qui dispose de ressources militaires largement supérieures à celles de Kiev, cherche à contrôler le pays et entend pour y parvenir mettre en place un nouveau gouvernement acquis à ses intérêts, souligne l’analyste.

PHOTO ALEKSEY NIKOLSKYI, REUTERS

Vladimir Poutine, président de la Russie

S’il réussit, il maintiendra un contingent minimal de soldats russes en Ukraine pour pouvoir en assurer la viabilité tout en évitant de provoquer la population locale, ajoute M. Massie.

Les forces ukrainiennes, dit-il, ont obtenu des armes sophistiquées des pays occidentaux qui les soutiennent, mais qui ne seront pas en mesure de contrer les forces russes, lesquelles disposent notamment du contrôle de l’espace aérien après avoir ciblé les défenses antiaériennes et les aéroports.

Un État satellite

Yann Breault, spécialiste de la Russie rattaché au Collège militaire royal de Saint-Jean, est aussi d’avis que Vladimir Poutine veut contrôler l’Ukraine sans l’occuper complètement.

Une telle opération, dit-il, risquerait d’entraîner la mort de nombreux soldats, particulièrement dans l’ouest du pays, où l’hostilité de la population envers le régime russe est particulièrement marquée.

À terme, note M. Breault, le Kremlin veut faire de l’Ukraine un État satellite comme la Biélorussie, qui se rallie à ses positions sur les questions stratégiques tout en manifestant occasionnellement un « semblant de souveraineté ».

Paul Stephan, expert de la Russie rattaché à l’Université de la Virginie, aux États-Unis, pense que l’intensité de l’opération militaire lancée dans la nuit de mercredi à jeudi visait à frapper les esprits et à miner le moral des combattants ukrainiens de manière à favoriser le changement de régime souhaité par Moscou.

Le gouvernement en place, dit-il, sera chassé par la force ou poussé à céder par des membres de l’élite ukrainienne soucieux de répondre aux doléances de Moscou.

C’est un peu cynique, mais en politique, il y a toujours des gens qui sont prêts à prendre l’initiative pour en trahir d’autres.

Paul Stephan, expert de la Russie rattaché à l’Université de la Virginie

L’universitaire note que l’action russe est alimentée par le « ressentiment » de Vladimir Poutine, qui cherche depuis longtemps à réviser l’ordre géopolitique mondial issu de l’effondrement de l’Union soviétique, en particulier en freinant l’expansion vers l’est de l’OTAN.

La Russie, dit-il, n’était pas en position d’agir dans les dernières décennies contre ce mouvement, mais elle a repris de la force et croit pouvoir intervenir maintenant pour s’assurer que l’Ukraine ne sera pas intégrée à l’OTAN en profitant de ce qu’elle perçoit comme une certaine « désorganisation du monde occidental ».

Un pays laissé à lui-même

Justin Massie note que les pays occidentaux soutenant le régime ukrainien ont fourni de la formation, des armes et de l’argent, mais qu’ils ne manifestent aucune volonté de déployer des troupes pour se battre dans le pays, laissant de facto l’armée locale et la population porter seuls le fardeau de résister à l’armée russe.

Une prise de contrôle réussie de l’Ukraine ne risque pas, selon lui, de pousser le président russe à réitérer l’exercice dans la région, puisque les autres pays sont membres de l’OTAN.

Toute attaque à leur encontre entraînerait un conflit d’envergure avec les États-Unis, qui n’auraient d’autre choix que d’intervenir en vertu des accords de défense mutuelle liant les pays membres de l’organisation, relève M. Massie.

Tout en condamnant l’invasion ukrainienne, le président des États-Unis, Joe Biden, a répété cette semaine que le pays n’avait aucune intention de s’engager dans une guerre avec la Russie, soulignant du même coup les limites du soutien à Kiev.

Malgré le déséquilibre des forces en présence, Fedir Popadyuk refusait jeudi d’envisager la possibilité qu’il soit obligé de vivre un jour sous le joug de la Russie.

« Je ne veux pas penser à ça. Je crois en l’armée ukrainienne. Ils offrent une bonne résistance, ils font le travail », a-t-il déclaré.