Propagande, mises en scène, « dénazification »… Parallèlement aux combats sur le terrain, le Kremlin mène une guerre de l’information qui ne réussit plus à convaincre complètement les gens en Russie, où des milliers de personnes ont manifesté jeudi soir. Explications.

Publié le 24 février
Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

« Une vision d’horreur »

Alexey Kovalev, rédacteur d’enquête au média russophone indépendant Meduza, signale que la propagande du Kremlin avait comme objectif de bâtir un soutien populaire pour la guerre en Ukraine. Or, alors qu’arrivent les premières images de l’invasion, cette propagande ne parvient plus à convaincre les gens en Russie. « Le Kremlin affirme que l’armée russe ne vise que des cibles militaires en Ukraine, mais ce n’est de toute évidence pas le cas, a dit M. Kovalev, joint par La Presse à Moscou jeudi. L’internet regorge d’images d’immeubles d’habitation décrépits touchés par des tirs de roquette. Les Russes reconnaissent ces immeubles : nous avons les mêmes partout en Russie. C’est une vision d’horreur. Il n’y a pas d’autres mots. »

Propagande

Le dicton dit : « La vérité est la première victime de la guerre. » Dans le cas de l’invasion russe de l’Ukraine, la vérité est tombée bien avant le début des combats. Des vidéos de piètre qualité faites par la chaîne RT, financée par le gouvernement russe, ont été diffusées ces derniers jours. On y voit des journalistes déplorer des « crimes » prétendument commis par des soldats ukrainiens. « Un habitant de Donetsk aurait été “déchiqueté” par un tir de mortier ukrainien », dit dans une de ces vidéos le reporter Ilya Vasyunin, en s’adressant à la caméra, sans toutefois fournir de preuve ou d’images appuyant ses dires. L’Occident redoutait qu’un évènement majeur serve de prétexte à une invasion russe, mais l’invasion a eu lieu de toute façon. Jeudi, Bryan MacDonald, journaliste pour la chaîne RT, a fait son mea culpa sur Twitter. « Je ne croyais sincèrement pas que la Russie lancerait une attaque militaire à grande échelle contre l’Ukraine. […] Je pensais qu’il s’agissait d’un bluff pour forcer la main de l’Occident dans les négociations. Je m’excuse de m’être autant trompé. »

IMAGE TIRÉE DE TWITTER

Le reporter Ilya Vasyunin de la chaîne RT

Sentiment de honte

Signe que la propagande ne rallie plus tout le monde : la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine a commencé à provoquer des remous en Russie, où des milliers de personnes ont manifesté au centre-ville de Moscou et de Saint-Pétersbourg, et plus de 850 citoyens ont été arrêtés par la police à l'échelle du pays, a rapporté jeudi le Wall Street Journal. Elena Kovalskaya, directrice du théâtre d’État et centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou, a quant à elle annoncé sa démission pour protester contre l’invasion de l’Ukraine. « Il est impossible de travailler pour un meurtrier et de percevoir un salaire de sa part », a-t-elle écrit sur Facebook jeudi. Fedor Smolov, joueur de soccer pour l’équipe nationale russe et le Dynamo de Moscou, a lui aussi diffusé un message antiguerre à ses près de 600 000 abonnés de son compte Instagram. C’est le premier athlète russe de haut niveau qui s’oppose à l’invasion. Plus tôt cette semaine, Yuri Dudt, l’une des personnalités médiatiques les plus populaires de Russie, avait déclaré qu’il n’avait « pas voté pour ce régime » et qu’il se sentait « honteux ». Son message a reçu près de 1 million de « j’aime » en 24 heures.

Comme les États-Unis et le Canada

Le Kremlin aurait-il mal calculé les répercussions du conflit sur l’opinion publique russe ? C’est ce que croit aujourd’hui le journaliste Alexey Kovalev. « Poutine est fou, il n’est pas bien, tous peuvent le constater, dit-il. La Russie qui attaque l’Ukraine, c’est comme si les États-Unis attaquaient le Canada… C’est absurde. Nous avons de la famille en Ukraine, nous avons des liens. L’Ukraine est un pays qui ressemble beaucoup à la Russie, et voir des images de guerre là-bas, c’est comme si on voyait des images de la guerre chez nous, en Russie. En 2014, les Russes ont appuyé l’invasion de la Crimée, car ça s’est fait rapidement et sans effusion de sang. Cette fois, c’est manifestement une guerre, comme tout le monde peut le voir. Ce n’est pas du tout la même chose. La désinformation de Poutine ne suffit plus. »

IMAGE TIRÉE DU COMPTE TWITTER D’ALEXEY KOVALEV

Alexey Kovalev, journaliste

La « dénazification »

Le Kremlin répète que son « opération militaire spéciale » en Ukraine vise à « libérer l’Ukraine, libérer ce pays des nazis ». Cette semaine, l’AFP rapportait aussi qu’en Slovaquie, pays voisin de l’Ukraine, cette désinformation était largement diffusée, même par des membres du Parlement : Lubos Blaha, membre du parti d’opposition de gauche Smer et suivi par 170 000 personnes sur Facebook, a déclaré être « convaincu que [Poutine] veut la paix » et a affirmé que l’Ukraine est « contrôlée par des clans oligarchiques, le néonazisme et les russophobes ». Cette obsession pour la « dénazification » va à l’encontre du fait que le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, a été élu par une forte majorité d’électeurs en 2019 dans des élections jugées équitables, et qu’il est lui-même juif.