Un documentaire choc sur l’opposant russe Alexeï Navalny crée l’évènement au festival de Sundance

Publié le 27 janvier
André Duchesne
André Duchesne La Presse

Le festival du film de Sundance a diffusé mardi soir un documentaire choc sur l’affaire Alexeï Navalny, principal opposant au président russe Vladimir Poutine qui a survécu à un empoisonnement commandé par le Kremlin. Signé par le Torontois Daniel Roher, le film a suscité une avalanche de réactions.

Construit à la manière d’un thriller, avec des images saisissantes et une musique à l’avenant, le documentaire simplement intitulé Navalny a été réalisé dans la foulée d’une rencontre qu’ont eue M. Roher et le journaliste d’enquête Christo Grozev, du média Bellingcat, avec M. Navalny dans un village de la forêt Noire, en Allemagne. Ce dernier s’y est reposé durant des mois en 2020, à la suite de son empoisonnement au Novitchok, un agent neurotoxique.

La journaliste et militante Maria Pevchikh, une proche de Navalny qui était avec lui au moment de son empoisonnement, s’est aussi jointe à l’équipe de tournage.

Le groupe a rencontré la famille de Navalny ainsi que des membres de son entourage immédiat. Ils les ont ensuite suivis jusqu’au jour où l’avocat de 45 ans est rentré à Moscou, à la fin de janvier 2021. Il y a été accueilli par une foule de partisans en délire avant d’être arrêté par les autorités. Actuellement, il est toujours emprisonné.

Le moment le plus surréaliste du film survient lorsque Christo Grozev, grâce à une hallucinante recherche dans le web clandestin (dark web), réussit à découvrir l’identité de plusieurs agents du Service fédéral de la sécurité (FSB) de Russie qui avaient suivi Navalny au cours d’un voyage à Tomsk, en Sibérie, où il a été empoisonné le 20 août 2020.

IMAGE TIRÉE DE TWITTER

Au moment de la diffusion de l’appel de Navalny et de Konstantin Kudryavtsev, le compte Twitter de Bellingcat a publié ce message. Quelques heures plus tard, des millions de personnes avaient vu la vidéo de l’appel.

Grozev trouve les numéros de téléphone de tous ces « suspects » et le groupe orchestre un piège inouï où Navalny appelle lui-même les auteurs présumés en se faisant passer pour le patron du plan. L’un d’eux, Konstantin Kudryavtsev, chimiste militaire de profession, tombe dans le panneau et dévoile absolument tous les détails sous le regard ahuri de Navalny, Grozev, Pevchikh et compagnie.

Certaines de ces images ont été vues partout dans le monde au moment de leur diffusion, le 21 décembre 2020. Mais ici, le montage intégral permet d’en vivre chaque instant. Ainsi, le chimiste berné et un peu ahuri explique que du poison a été versé dans l’entrejambe des sous-vêtements de Navalny.

Ce dernier est tombé gravement malade dans un avion qui le ramenait de Tomsk à Moscou. Il doit la vie aux pilotes qui ont atterri d’urgence et à l’équipe médicale au sol.

Consterné, le chimiste Kudryavtsev ne peut que reconnaître que les médecins ont donné les bons antidotes au militant.

À la fin du film, lorsqu’on lui demande quel message il veut laisser aux Russes s’il ne survit pas, Navalny déclare : « N’abandonnez pas. Vous ne pouvez pas faire ça. S’ils décident de me tuer, cela signifie que nous sommes incroyablement forts et nous devons utiliser ce pouvoir. »

« Une injustice grotesque »

Au cours d’une séance de questions-réponses que la directrice générale de Sundance, Tabitha Jackson, a elle-même animée, Daniel Roher a vivement dénoncé le régime russe en place.

« Mon souhait est que chaque être humain sur cette planète connaisse le nom d’Alexeï Navalny et que ce nom soit associé à une injustice grotesque perpétrée par l’État russe contre ce survivant d’une tentative de meurtre qui a été arrêté parce qu’il est justement en vie », a-t-il déclaré.

Je souhaite un cri de rage collectif et je veux qu’on arrête de faire des affaires avec les Russes.

Daniel Roher, réalisateur de Navalny

À la suite de sa diffusion mardi soir, le magazine Variety a qualifié l’œuvre de « documentaire à voir sans faute » sur l’homme qui est devenu la « conscience de la Russie ». « Si Tom Clancy ou John Le Carré avaient écrit les évènements décrits dans ce documentaire, vous auriez estimé cela irréel », écrit The Hollywood Reporter. « À l’image de son sujet, cette œuvre saisissante s’inscrit dans l’immédiat », s’enthousiasme The Screen Daily. « Que Poutine soit décrit comme un autocrate cruel prêt à tout pour arriver à ses fins est spécialement opportun alors qu’il menace d’envahir l’Ukraine », relève The Daily Beast.

L’existence de ce documentaire a d’abord été révélée le 13 janvier 2022 par un communiqué commun de CNN et de HBO MAX, qui détiennent les droits de distribution. Lundi, Sundance a annoncé sa présentation en première mondiale dans la section compétitive réservée aux documentaires. Il y a tout lieu de croire qu’il sera diffusé un jour ou l’autre sur CNN et HBO.

Quant au chimiste Konstantin Kudryavtsev, l’équipe du film n’a jamais pu lui reparler…