(Paris) La liste, lue à haute voix, ne comprenait que des prénoms ou des pseudonymes. Les services secrets extérieurs français ont rendu hommage lundi, sous l’arc de Triomphe, à leurs agents morts en opération en présence du premier ministre Jean Castex.

Publié le 17 janvier
Didier LAURAS Agence France-Presse

Le chef du gouvernement s’est déplacé pour témoigner de la reconnaissance de la Nation aux agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), « tombés dans la dignité silencieuse de l’anonymat », selon les termes d’un document officiel, en présence d’une poignée de ses agents, dûment masqués pour ne pas sortir de l’ombre, ainsi que d’anciens hauts responsables de l’administration.  

Quelques dizaines de membres de familles d’espions tombés pour la France ont ensuite déposé chacun une rose blanche devant la flamme du soldat inconnu, alors que le prénom ou pseudonyme (impubliables) de leur proche disparu était appelé au micro par deux jeunes membres du service, un civil et une militaire.

Équipé d’une épée, aidé d’un enfant et d’un adolescent venus avec leurs familles, le chef du gouvernement avait auparavant, sans un mot, ravivé la flamme. Il était notamment accompagné de la ministre des Armées Florence Parly, et du patron de la DGSE Bernard Emié. Deux gerbes ont été déposées.  

La cérémonie intervenait l’année du 40e anniversaire de la création de la DGSE en janvier 1982, sur les ruines du prestigieux Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), services de renseignement de la Résistance auprès du général de Gaulle.  

« Nos morts ne vont jamais aux Invalides », rappelle-t-on à la DGSE, par opposition à un soldat tué au combat. « On les honore au sein du service. L’hommage est officiel, mais pas public ».

Une loi d’airain exigeante, difficile pour les proches de ceux que Pierre Brossolette, numéro deux de la BCRA, appelait les « soutiers de la gloire ». Car si la fierté leur est permise, ils n’ont pas la consolation de voir leur père ou mère, époux ou épouse, fils ou fille entrer aux Invalides devant les caméras de télévision dans un cercueil recouvert du drapeau tricolore.

Les espions morts pour la France sont aussi absents du monument aux morts en opérations extérieures du Parc-André Citroën, à Paris, comme du frontispice des monuments officiels érigés un peu partout en France.  

« Unis dans la clandestinité »

La DGSE a donc inauguré le 8 novembre 2019 un monument aux morts situé à l’intérieur des locaux de la DGSE, un mur de bleuets anonymes d’apparence, mais à l’intérieur desquels figurent le prénom ou le pseudonyme du disparu. « Chaque famille sait où est le bleuet de son défunt », précise l’agence.

Selon plusieurs sources, quelque 200 agents seraient morts en activité depuis 1982. Mais même leur nombre exact reste confidentiel. « Revendiquer un chiffre exact c’est déjà sortir de la clandestinité. A chaque mort de plus, on serait obligé d’actualiser et donc d’expliquer », justifie-t-on à la DGSE, surnommée tout à tour « Mortier », mais aussi la « piscine », la « centrale » ou, plus souvent encore, « la boîte ».

Certains sont sortis post-mortem de la clandestinité, comme Jacques Merrin, tué à Beyrouth dans sa voiture en 1988, ou Denis Allex, exécuté en 2013 par ses ravisseurs en Somalie au terme d’une opération militaire pour le libérer qui avait échoué.  

Mais la plupart demeurent dans l’ombre. Leurs familles sont suivies et aidées. Les espions « sont unis dans la clandestinité, dans la vie et dans la mort », assure la DGSE, évoquant une « solidarité fraternelle ».  

Au passage, les services s’assurent aussi que rien, dans ce que l’agent a laissé derrière lui, ne peut compromettre leur mission. Et la famille est tenue de conserver la discrétion à laquelle elle était liée de son vivant. Car si une veuve d’agent se déclare comme telle, « elle va être assaillie par les médias, voire tamponnée par un service étranger qui voudra en savoir un peu plus », explique un ancien haut responsable de la « boîte ».  

À la fin de la cérémonie, pendant que retentissaient des musiques militaires, le plus jeune des deux enfants s’est présenté seul devant la flamme, imperméable au protocole. Pour saluer, à sa manière d’enfant, un père ou une mère héroïque, mais absent à jamais, anonyme pour l’éternité, dont le pays venait de saluer l’engagement.