(Sarajevo) Le Parlement des Serbes de Bosnie a lancé vendredi un processus controversé de retrait des institutions communes, en particulier de l’armée, malgré les mises en garde de l’Occident contre les visées séparatistes dans le pays divisé selon des lignes de fracture ethnique.

Mis à jour le 10 déc. 2021
Rusmir SMAJILHODZIC Agence France-Presse

Réuni dans la ville septentrionale de Banja Luka, chef-lieu de la Republika Srpska (RS), le Parlement de l’entité serbe de Bosnie a donné au gouvernement fédéral de Bosnie un délai de six mois pour organiser ce départ de trois institutions cruciales de l’État central : l’armée, la justice et les impôts.

Peu après le vote, les ambassades des puissances occidentales, dont celles des États-Unis, de France et du Royaume-Uni, ont dénoncé « une nouvelle escalade » provoquée par une décision « qui vise à créer des institutions parallèles en Republika Srpska ».

PHOTO RADIVOJE PAVICIC, ASSOCIATED PRESS

Le leader politique des Serbes de Bosnie, Milorad Dodik, s’adressant au députés du parlement serbe de la partie serbe de Bosnie, à Banja Luka, le 10 décembre 2021.

« Continuer sur cette voie sans issue […] menace la stabilité du pays et de toute la région », ajoutent les ambassades dans ce communiqué commun.

Plus tôt dans la journée, le leader politique des Serbes de Bosnie, Milorad Dodik, avait affirmé devant les élus qu’il s’agissait du « moment de la conquête de la liberté pour la Republika Srpska ».

« La Bosnie va dans une direction que nous n’avions pas convenue en signant l’accord de paix de Dayton », a expliqué l’homme politique de 62 ans, actuellement membre serbe de la présidence collégiale bosnienne, qui martèle inlassablement que le pays qu’il co-dirige est « impossible ».

Il brandit depuis des années la menace de sécession, mais semble cette fois-ci décidé à franchir le pas.

Les membres bosniaque et croate de la présidence bosnienne, Sefik Dzaferovic et Zeljko Komsic, ont pour leur part appelé la justice à « protéger l’ordre constitutionnel » et à « poursuivre des responsables ».

« L’attaque contre l’État et contre l’ordre constitutionnel est l’attaque contre la paix », a déclaré Sefik Dzaferovic, cité par l’agence Fena.

L’accord de Dayton avait mis fin en 1995 au conflit, qui a fait 100 000 morts, mais consacré la division de la Bosnie en deux entités, la RS et une entité croato-musulmane.

Dans les années qui ont suivi, un faible État central s’est doté d’institutions communes, armée, justice, impôts et renseignements, sous la pression des puissances occidentales.

Voie « dangereuse »

Milorad Dodik affirme qu’il s’agit, au total, de 140 décisions de transfert de pouvoir des entités vers le gouvernement central, et qu’il veut tout reprendre.

Jadis un modéré protégé des Occidentaux, aujourd’hui un nationaliste soutenu par la Russie, il accuse les premiers d’avoir au fil des années affaibli la RS en renforçant l’État central par des réformes imposées.

S’il a réussi par le passé à rassembler toutes les forces politiques en RS, Milorad Dodik n’a pas fait l’unanimité cette fois et les députés de l’opposition ont boycotté le vote.

« Je pense que celui qui croit pouvoir faire ça sans la guerre se trompe largement », a lancé Mirko Sarovic, un des chefs de cette opposition. « La voie que vous avez choisie, M. Dodik, est dangereuse ».  

« Cela équivaut à une sécession sans la proclamer », avait affirmé début novembre le Haut représentant international en Bosnie, l’Allemand Christian Schmidt, dans un rapport à l’ONU.

La présidente de la Republika Srpska, Zeljka Cvijanovic, a assuré vendredi que « la guerre et la sécession ne sont pas à l’agenda politique » de la RS.

L’annonce par Milorad Dodik, en septembre, de la création d’une armée de la RS avait alarmé Washington, qui a dépêché ces dernières semaines en Bosnie plusieurs diplomates pour réitérer le soutien américain à son intégrité territoriale et à ses institutions centrales.

M. Dodik a semblé vendredi laisser une porte entrouverte, se disant prêt à « discuter » d’une éventuelle réduction de 50 % des effectifs des forces armées communes. Cette hypothèse, dont il a fait une condition pour renoncer au retrait des Serbes, a de très grandes chances d’être rejetée par les Bosniaques.

« Cette période montrera si la Bosnie peut survivre. Je pense qu’elle ne le peut pas. Elle n’a pas la capacité intérieure pour survivre », a lancé Milorad Dodik.