La lutte se poursuit dans la société arménienne pour contrer la préférence des familles pour un garçon

Publié le 4 déc. 2021
TEXTE : Janie Gosselin
TEXTE : Janie Gosselin La Presse
PHOTOS : Martin Tremblay
PHOTOS : Martin Tremblay La Presse

(Erevan) Un homme gagne bien sa vie et assure les vieux jours de ses parents. Il défend son pays menacé. Il assure la lignée familiale en transmettant son nom.

Tsovinar Harutyunyan connaît bien les arguments avancés par les familles pour justifier leur préférence pour un bébé masculin. Mais la cheffe du bureau arménien du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) n’abandonne pas sa lutte pour mettre fin à une pratique taboue : les avortements sélectifs basés sur le sexe du fœtus.

« Il faut changer la perception des gens, ce qui prend du temps, dit la femme, rencontrée dans son bureau à Erevan. Mais nous constatons déjà des résultats positifs qui disent que nous sommes sur la bonne voie. »

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Tsovinar Harutyunyan, cheffe du bureau arménien du Fonds des Nations unies pour la population

L’UNFPA a discerné le phénomène en Arménie il y a 10 ans. Avec environ 115 naissances masculines pour 100 naissances féminines – le ratio naturel tourne autour de 105 pour 100 –, l’Arménie se plaçait au troisième rang pour sa proportion élevée de naissances de garçons, derrière la Chine et l’Azerbaïdjan, son voisin.

Si la situation continuait au même rythme, en 2060, on compterait quelque 93 000 filles jamais nées dans ce pays de moins de 3 millions d’habitants.

Une solution qui passe par la loi ?

Une loi a été mise en place en 2016 pour interdire les avortements basés sur le sexe. Les médecins ne doivent pas révéler si le fœtus est masculin ou féminin avant la 12e semaine – période au-delà de laquelle l’avortement est illégal, sauf pour des raisons médicales.

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Mais la loi n’est pas une solution idéale, plaident les défenseurs des droits des femmes.

« Nous ne sommes pas certains que ce soit la bonne façon de faire, de contraindre par la loi, explique au téléphone Anna Hovhannisyan, agente de recherches et politiques pour l’ONG Women’s Resource Center. Ça peut mener à plus d’avortements clandestins. »

Aucune donnée sur ce sujet n’est accessible pour mesurer ce type d’impact.

Le cas d’une troisième naissance

Le sujet reste tabou. Mme Hovhannisyan dit entendre parler, dans des conversations privées, d’avortements réalisés au-delà de 12 semaines sous des prétextes médicaux, mais en soupçonnant qu’il s’agisse en fait d’un choix fondé sur le sexe du fœtus. Des femmes se tourneraient aussi vers des médicaments en vente libre pouvant provoquer une interruption de grossesse – avec les risques médicaux que cela comporte.

« L’expérience d’autres pays nous montre que, quand il y a des lois très strictes, les avortements se font d’une autre manière, qui fait augmenter le taux de mortalité maternelle et que c’est très difficile de surveiller ces mesures, souligne la cheffe du bureau arménien de l’UNFPA. Pour nous, le message envoyé par le gouvernement est bien, mais ce qu’il faut, c’est changer la façon de penser. »

Les filles ne sont pas mal reçues dans la société arménienne, précise-t-elle. Seulement, des familles préfèrent avoir au moins un garçon parmi leurs enfants.

Ce qu’on va voir, par exemple, dans une région donnée, où c’est plus conservateur, c’est un nombre élevé de familles où les deux premiers enfants sont des filles et le troisième est systématiquement un garçon.

Anna Hovhannisyan, agente de recherches et politiques pour l’ONG Women’s Resource Center

Tsovinar Harutyunyan confirme l’observation, notant que l’écart entre le nombre de garçons et de filles est plus élevé dans le cas d’une troisième naissance, dans un pays où les familles plus nombreuses restent rares.

Technologies

L’avancement des technologies pour connaître le sexe du fœtus suscite des craintes, malgré la loi. Pour l’instant, il reste difficile de le déterminer à moins de 12 semaines.

« Il y a des outils, pas très fiables, qui permettent de déterminer le sexe du fœtus à sept ou huit semaines, dit la Dre Rusudan Vardanyan, cheffe d’obstétrique et de gynécologie à Erevan. Ce n’est pas très fiable, mais des gens se basent sur ça pour demander des avortements. »

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La Dre Rusudan Vardanyan, cheffe d’obstétrique et de gynécologie à Erevan

La gynécologue se bat contre les interruptions de grossesse fondées sur le sexe du fœtus depuis de nombreuses années.

« Il n’y a pas un nombre élevé de gens qui m’approchent pour cette raison, mais ça arrive, confie-t-elle. Je leur dis que, premièrement, il y a la loi et que, ensuite, ce n’est pas raisonnable de vouloir se débarrasser d’une fille. »

L’UNFPA a noté, à travers ses sondages, des signes prometteurs après des campagnes de sensibilisation. Pour l’année 2019, l’organisme a rapporté un ratio de 111 naissances masculines pour 100 bébés féminins.

Mais les difficultés économiques liées à la COVID-19 et la guerre l’an dernier au Haut-Karabakh inquiètent Tsovinar Harutyunyan. « Nous n’avons pas encore de données pour 2020, mais nous savons qu’après un conflit armé, généralement, la préférence pour un fils augmente », souligne-t-elle.

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.