(Maubeuge) Les Français ne s’y intéressent pas beaucoup. Mais ça ne veut pas dire qu’elles sont sans intérêt. Prévues les 20 et 27 juin, les élections régionales pourraient en effet donner le ton à la présidentielle, qui aura lieu dans moins d’un an. La Presse s’est rendue à Maubeuge, ville sinistrée, où l’extrême droite pourrait marquer des points.

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

« Des élections ? Ah bon ? »

PHOTO PASCAL GUYOT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La chef du Rassemblement national, Marine Le Pen, descend d’un tracteur, lors d’un déplacement électoral à Saint-Gilles, dans le sud de la France, le 20 mai.

Boudé par les Français, le scrutin pourrait servir de rampe de lancement à Marine Le Pen, en vue de la présidentielle de 2022

Ce ne sont pas les élections les plus courues. Les Français ne s’y intéressent pas beaucoup. À quelques exceptions près, ils connaissent peu les candidats, voire pas du tout.

Quand on les arrête dans la rue pour leur en parler, on est reçu par des « bof » et des haussements d’épaules.

La plupart confessent n’avoir pas lu les circulaires reçues par la poste et peinent à savoir quels seront les enjeux du scrutin. D’autres ne savent carrément pas quand est le jour du vote.

« Ça m’intéresse, mais sans plus. »

« Des élections ? Ah bon ? »

Comme le reste de la France, la petite ville de Maubeuge, située à 100 km au sud-est de Lille, semble un peu sourde aux élections régionales et départementales, qui se dérouleront sur deux tours, les dimanches 20 et 27 juin.

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Certains avouent même être plus préoccupés par les performances de la France à l’Euro de soccer, sinon par la fête des Pères, prévue le même jour que le premier tour du scrutin. C’est dire le niveau d’enthousiasme.

Il y aurait pourtant lieu de s’intéresser à ce scrutin intermédiaire, qui vise à choisir 18 présidents de région et 4000 conseillers départementaux. Car beaucoup le voient comme un « avant-goût » de l’élection présidentielle qui aura lieu dans moins d’un an.

« C’est plus pour avoir une photographie politique du pays que pour parler des questions essentielles. Il faudra le voir comme un signe fort du rapport de force à venir », résume Bruno Jeanbart, de la maison de sondages Opinionway.

Millefeuille administratif

En France, les régions s’occupent surtout des transports, de l’enseignement secondaire et supérieur, du développement économique, de l’innovation, du territoire, de l’environnement.

Ces secteurs vitaux ont un impact direct sur la vie des gens. Mais cela ne suffit pas à mobiliser les électeurs, refroidis par la complexité du système et l’organigramme des compétences.

« C’est vrai qu’avec le millefeuille administratif français, les gens identifient mal ce qui est du domaine de la mairie, de la région, du département », admet Bruno Cautrès, chercheur au CEVIPOF.

Cette confusion explique en partie le faible taux de participation, qui n’avait pas dépassé les 50 % en 2015.

Il est possible que l’abstention soit encore plus élevée cette fois-ci. Cette tendance, de plus en plus marquée dans l’Hexagone, sera entre autres accentuée par les soubresauts de la crise sanitaire, même si la France va beaucoup mieux de ce côté, avec 42 % de la population vaccinée au moins une fois et 2000 personnes en réanimation contre 6000 à la fin d’avril.

Le test du 2tour

Ce qui est certain, c’est que le paysage politique français a bien changé depuis le dernier scrutin.

La vague Emmanuel Macron a déferlé sur la France, forçant une recomposition quasi complète de l’échiquier politique. Le Parti socialiste (PS) s’est effondré, Les Républicains (LR) ont rétréci et peinent toujours à trouver leur place entre le centre droit de La République en marche d’Emmanuel Macron (LREM) et l’extrême droite de Marine Le Pen, qui continue de gagner du terrain.

Si les sondages disent juste, le Rassemblement national (RN) pourrait d’ailleurs percer dans certains territoires. Ce serait une première pour la formation anti-immigration, qui ne détient pour l’instant que quelques villes en France.

Le parti jadis connu sous le nom du Front national est ainsi donné gagnant dans la région de PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur) et pourrait l’emporter au premier tour dans six autres régions (Grand-Est, Bourgogne–Franche-Comté, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Bretagne).

Ces pronostics doivent être pris avec un grain de sel. Car tout se jouera au second tour, où le RN a l’habitude de mordre la poussière devant le sursaut « républicain » des électeurs ou la fusion de « listes » concurrentes, destinées à faire barrage à l’extrême droite.

Une « liste » électorale doit recueillir au moins 10 % des voix pour passer au second tour. On peut donc se retrouver avec deux, trois ou quatre finalistes qui peuvent ensuite forger des alliances, ou se désister tout simplement, pour éviter de diviser le vote.

Un tremplin pour Le Pen ?

N’empêche. Une victoire du RN, ne serait-ce que dans une seule région, causerait tout un choc en France. Pour le symbole d’abord, mais aussi pour le message. « Ça crédibilisera aux yeux de beaucoup de Français le fait qu’il y a une véritable progression du Rassemblement national et un renforcement de la stature présidentielle de Marine Le Pen », tranche Bruno Cautrès.

PHOTO SAMEER AL-DOUMY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La chef du Rassemblement national, Marine Le Pen

Bruno Jeanbart est du même avis : « Ce serait évidemment un tremplin énorme pour Marine Le Pen dans la perspective de 2022. Surtout si on se rend compte que la région en question vit normalement… La peur de voir ce parti au pouvoir n’est plus la même qu’auparavant. »

Il faudra voir, enfin, comment les autres listes tirent leur épingle du jeu. Le Parti socialiste pourrait être le grand perdant des élections, en passant de cinq à trois régions. La droite pourrait sauver les meubles et freiner sa descente, en faisant élire trois poids lourds avec des ambitions présidentielles : Laurent Wauquiez (Rhône-Alpes), Xavier Bertrand (Hauts-de-France) et Valérie Pécresse (Île-de-France).

Les écolos, le centre et les partis régionaux se partageront les restes. Le parti de Macron, qui peine toujours à s’implanter localement, pourrait se retrouver avec des miettes.

À côté des enjeux

Au-delà des pronostics, Bruno Cautrès regrette que la campagne passe à côté des vrais enjeux. Selon lui, on y parle beaucoup trop de sujets nationaux (sécurité, alliances entre partis) et pas assez des questions de fond.

« Un peu désespérant, dit-il. À l’issue des deux grandes crises que nous avons vécues [gilets jaunes, COVID-19], il y aurait pourtant une grosse réflexion à avoir sur la décentralisation et le rôle des régions, notamment dans le domaine de la gestion des hôpitaux et de la santé. Or, ces thèmes sont pratiquement absents de la campagne. »

Pour le politologue, cela n’aidera malheureusement pas à « clarifier ce que font les régions, ni pourquoi ces élections sont importantes ».

Maubeuge, « ville morte »

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Racelima Belaid, commerçant de la rue Hautmont, à Maubeuge

Entre chômage, immigration et insécurité, la petite ville des Hauts- de-France est un terreau fertile pour le Rassemblement national

À Maubeuge, un grand chantier de construction nous accueille en sortant de la gare. Il y a des grues, des clôtures, du bruit. Il faut faire un grand détour pour se rendre au centre-ville.

Dans quelques mois, si tout se passe bien, un vaste complexe de divertissement se dressera à cet endroit, avec des allées de bowling et une piste de karting. Pour certains, c’est le signe que la ville va mieux et commence à se relever. Le signe d’un renouveau, alors que tout ici renvoie à un passé désenchanté.

Vrai que Maubeuge est abîmée. Victime de la désindustrialisation, cette petite ville de 30 000 habitants, située dans la région des Hauts-de-France (Nord), a beaucoup perdu depuis les années 1980. Des dizaines d’usines ont fermé, des centaines de travailleurs se sont retrouvés au chômage.

Et la glissade se poursuit. Si on y trouve encore quelques employeurs importants dans les domaines de l’automobile, du verre ou de la sidérurgie, Maubeuge enregistre toujours un taux de chômage de 12,6 %, l’un des plus élevés du pays.

Forcément, l’atmosphère s’en ressent. Entre désœuvrement et précarité, la ville est devenue un symbole de la France morose et traîne une réputation peu enviable. Les commerces ferment. Les jeunes désertent la ville pour de meilleures perspectives, à Lille ou à Paris.

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Aurélien Reneaux (t-shirt rouge)

« Quand on voit Maubeuge dans le journal, ce n’est pas pour ses espaces verts et ses jolies filles », résume Aurélien Reneaux, sourire mi-triste, mi-amusé, interrogé sur une terrasse.

Sécurité, sécurité

Lieu de transit pour la drogue entre la France et la Belgique, Maubeuge est aussi devenue synonyme de délinquance, avec toutes les tensions que cela suppose.

Il y a quelques semaines, une policière a été renversée par un chauffard. On a aussi tiré à la kalachnikov sur les murs d’un HLM. « Probablement un règlement de comptes », suggère Maxime Pedrero, correspondant local pour le journal La Voix du Nord.

Bref, le contexte ici est plutôt favorable à une percée de l’extrême droite.

Cette région ouvrière était historiquement socialiste, voire communiste. Mais depuis quelques années, le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen y progresse de façon spectaculaire, en récupérant une bonne partie des électeurs qui se sentent abandonnés par la gauche.

Ajoutez les enjeux liés à l’immigration et au sentiment d’insécurité, et vous comprendrez pourquoi le candidat du RN aux régionales, Sébastien Chenu, talonne de près le grand favori, Xavier Bertrand, président sortant et vedette de la droite traditionnelle.

PHOTO DENIS CHARLET, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Sébastien Chenu, candidat du Rassemblement national 
aux régionales, fait campagne en compagnie de la chef 
du parti d'extrême droite, Marine Le Pen, à Berlancourt, 
en Hauts-de-France, le 15 mai.

Depuis le début de la campagne, Chenu insiste un peu, beaucoup, passionnément sur les questions de sécurité, même si cette compétence ne relève pas des régions, mais bien de l’État. Selon le politologue Bruno Cautrès, cette stratégie démontre à quel point ces élections ont un « prisme national ».

Pour le parti de Marine Le Pen, qui est passé tout près de remporter la région en 2015, c’est aussi l’occasion de se positionner en vue de la présidentielle de mai 2022, avec un discours axé sur le muscle et l’intransigeance.

En d’autres mots, on place ses pions.

« Y en a marre ! »

Mais à Maubeuge, il faudra plus que des paroles pour convaincre la population. Quand on aborde les questions de politique, c’est avant tout le désintérêt qui point, pour ne pas dire le désabusement.

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Lucien Carlier (à droite)

Ici, plus personne ne croit aux promesses des politiciens, quelle que soit son affiliation. Si quelques projets donnent l’illusion d’un renouveau, on a surtout l’impression de faire du surplace.

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Cédric Gosselin

« Ça fait 10 ans que j’habite ici, je n’y crois plus », lance Cédric Gosselin, jeune quarantaine, tandis que Lucien Carlier, heureux retraité de l’industrie automobile, résume simplement : « La politique, y en a marre. »

Ce sentiment d’inertie est particulièrement visible dans la rue Hautmont, à quelques kilomètres de la gare. Il y a 30 ans, cette artère était considérée comme un deuxième centre-ville. On y trouvait trois cinémas, des commerces, des bars. Aujourd’hui, elle est sinistrée et compte beaucoup de fenêtres placardées.

C’est là qu’on croise Racelima Belaid, un petit homme aux traits tirés et au visage émacié.

Ce commerçant avoue qu’il n’a aucune intention d’aller voter parce qu’il en a « marre d’entendre la même chanson ». Voilà des années qu’on leur a promis un marché couvert. Il attend toujours. Il n’y croit plus.

Il y a bien le centre commercial pour mettre un peu de vie, dit-il. Mais sur le fond, rien n’a changé : « Maubeuge est une ville morte et ça fait des années… »