Des pêcheurs français se sont rendus devant l’île de Jersey, jeudi, pour protester contre des conditions de pêche qui leur sont imposées en vertu du Brexit. Un conflit qui a déjà pris une tournure politique alors que le Royaume-Uni a déployé deux navires militaires pour « surveiller la situation », tandis que la France menace de couper l’alimentation en électricité de l’île anglo-normande. Explications.

Éric-Pierre Champagne
Éric-Pierre Champagne La Presse

Que s’est-il passé à Jersey ?

De 50 à 70 navires de pêche normands et bretons se sont rendus devant l’île de Jersey, jeudi, pour protester contre de nouvelles exigences pour la pêche en eaux britanniques que le gouvernement français a jugées « inadmissibles ». Bien que située à 22 km des côtes françaises, Jersey fait en effet partie du Royaume-Uni, tout en ayant son propre gouvernement. La manifestation en mer, qui s’est déroulée de manière pacifique, était cependant sous la surveillance de deux navires militaires de la Royal Navy et de deux bateaux de patrouille français. « La démonstration de force est faite. C’est le politique qui doit prendre le relais », a déclaré Dimitri Rogoff, président du comité régional des pêches de Normandie, à l’Agence France-Presse.

Que veulent les pêcheurs français ?

Les pêcheurs se plaignent des nouvelles règles imposées par le gouvernement de Jersey, qui limitent l’accès à certaines zones de pêche au large de l’île. On y retrouve notamment des stocks de coquilles Saint-Jacques, qui représentent une importante source de revenus pour les pêcheurs français. De façon plus générale, les eaux britanniques, étant plus au nord, plus profondes, plus froides et plus oxygénées, sont plus riches en ressources halieutiques. Un phénomène que le réchauffement climatique ne fait qu’accentuer. Ces restrictions sont aussi un avant-goût de ce qui attend les pêcheurs normands et bretons en vertu du Brexit, qui a vu le Royaume-Uni quitter officiellement l’Union européenne (UE) le 31 janvier 2020.

  • Démonstration de force devant l’île de Jersey, jeudi, où des navires de pêche normands et bretons ont protesté contre les nouvelles exigences pour la pêche en eaux britanniques.

    PHOTO OLIVER PINEL, ASSOCIATED PRESS

    Démonstration de force devant l’île de Jersey, jeudi, où des navires de pêche normands et bretons ont protesté contre les nouvelles exigences pour la pêche en eaux britanniques.

  • Des navires de pêche français bloquent le port de Saint-Hélier, sur l’île de Jersey. La manifestation était tenue sous la surveillance de deux navires militaires de la Royal Navy.

    PHOTO OLIVER PINEL, ASSOCIATED PRESS

    Des navires de pêche français bloquent le port de Saint-Hélier, sur l’île de Jersey. La manifestation était tenue sous la surveillance de deux navires militaires de la Royal Navy.

  • Les pêcheurs français devront renoncer à 25 % de leurs captures en eaux britanniques à l’issue d’une période de transition qui se terminera en juin 2026.

    PHOTO OLIVER PINEL, ASSOCIATED PRESS

    Les pêcheurs français devront renoncer à 25 % de leurs captures en eaux britanniques à l’issue d’une période de transition qui se terminera en juin 2026.

  • Les eaux britanniques, plus profondes, plus froides et plus oxygénées, sont plus riches en coquilles Saint-Jacques, qui représentent une importante source de revenus pour les pêcheurs français.

    PHOTO SAMEER AL-DOUMY, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Les eaux britanniques, plus profondes, plus froides et plus oxygénées, sont plus riches en coquilles Saint-Jacques, qui représentent une importante source de revenus pour les pêcheurs français.

  • Le ministre adjoint de l’Environnement de Jersey, Gregory Guida, parle avec des représentants des pêcheurs. Le gouvernement de Jersey a déclaré que 17 des 41 navires français autorisés à venir pêcher se verraient imposer de nouvelles limites de pêche.

    PHOTO ED TAYLOR, VIA REUTERS

    Le ministre adjoint de l’Environnement de Jersey, Gregory Guida, parle avec des représentants des pêcheurs. Le gouvernement de Jersey a déclaré que 17 des 41 navires français autorisés à venir pêcher se verraient imposer de nouvelles limites de pêche.

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Quel rapport avec le Brexit ?

Le Royaume-Uni ne faisant plus partie de l’UE, les règles sont appelées à changer pour les pêcheurs européens. Ceux-ci devront en effet renoncer à 25 % de leurs captures en eaux britanniques à l’issue d’une période de transition qui se terminera en juin 2026. Or, les prises des pêcheurs européens en territoire anglais totalisent 650 millions d’euros annuellement, soit 950 millions en dollars canadiens. Dans l’intervalle, un accord sur le Brexit est en vigueur depuis le 1er janvier dernier. C’est dans le cadre de cet accord que le Royaume-Uni a publié vendredi dernier la liste des 41 navires français autorisés à pêcher dans les eaux de Jersey, point de départ d’une crise politique entre les deux voisins.

De nouvelles exigences qui ne passent pas

Faute d’avoir fourni certaines informations, 17 des 41 navires autorisés se verront imposer de nouvelles limites de pêche. Le gouvernement de Jersey a plaidé que ces nouvelles mesures n’étaient pas déraisonnables, mais la France estime que ces conditions ne font pas partie de l’accord entré en vigueur en janvier dernier et qu’elles n’ont jamais été négociées. Paris plaide également que des pêcheurs pourraient être contraints de cesser leurs activités si Jersey ne retire pas ses exigences. La ministre de la Mer, Annick Girardin, a déclaré que la France pourrait aller jusqu’à couper l’électricité à l’île en représailles. Jersey est en effet alimentée par câbles sous-marins depuis le continent. « La réponse à ces problèmes est sans aucun doute la discussion et la diplomatie », a rétorqué le ministre des Affaires étrangères de Jersey, Ian Gorst.

Ils ont dit

Ce qui se passe à Jersey est […] totalement idiot. Menacer de couper l’électricité n’a aucun sens.

Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Washington, qui affirme que la réaction française s’explique entre autres par le sentiment de colère et de perte du pays face au départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, où il avait contribué à équilibrer les relations de la France avec l’Allemagne

C’était calme et pacifique. Trois personnes, une représentant les pêcheurs de Carteret, une ceux de Granville et une les Bretons, ont pu rencontrer des autorités de Jersey, mais, visiblement, il n’en est rien ressorti.

Thomas, jeune pêcheur de 21 ans

S’il n’y a pas d’accord et si on ne récupère pas les zones anglaises, on va crever.

Gilles Muzzard, pêcheur français

Le vrai moyen de résoudre ce problème n’est pas de se retourner et de donner aux Français ce qu’ils veulent.

Don Thompson, président de l’Association des pêcheurs de Jersey

Avec le New York Times, la BBC, le Guardian, l’Agence France-Presse et l’Associated Press