Il a rétabli l’esclavage et commandité un Code civil ravageur pour la femme. Faut-il vraiment souligner le 200anniversaire de la mort de Napoléon Bonaparte ? En France, le débat fait rage.

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Deux cents ans après sa disparition, Napoléon continue de créer des remous.

Alors qu’on souligne le bicentenaire de sa mort, survenue le 5 mai 1821, certains affirment que le « petit caporal » devrait être effacé de l’espace public, en raison de son héritage « sexiste » et « raciste ».

Ce n’est pas le cas d’Emmanuel Macron, qui lui rendra hommage ce mercredi.

En dépit des critiques, le président de la République doit donner un discours à l’Institut de France, puis déposer des gerbes au pied de son tombeau, sous le dôme des Invalides à Paris.

Cette commémoration officielle donnera le coup d’envoi à une « année Napoléon » faste et chargée, qui prévoit une multitude d’expositions et d’évènements culturels en l’honneur de celui qui dirigea la France de 1799 à 1815, d’abord comme premier consul, puis comme empereur.

Pour beaucoup de gens, cet honneur est pleinement mérité.

Qu’on le veuille ou non, Napoléon est encore largement présenté comme un génie militaire et un bâtisseur. On lui doit notamment le Code pénal, le Code civil (pour moitié encore valide) et la création de nombreuses institutions françaises comme les lycées, le Conseil d’État et la Banque de France.

Mais d’autres voix s’élèvent pour réclamer l’annulation pure et simple des célébrations prévues en l’honneur de ce personnage historique controversé, certains allant jusqu’à demander le retrait de sa sépulture aux Invalides.

« Le ton qui est donné à cet anniversaire est surprenant en 2021, soutient l’historienne et politologue Françoise Vergès. Qu’on parle de la mort de Napoléon est une chose. Qu’on en fasse toutes ces cérémonies, ces expositions, je trouve que c’est profondément problématique. »

Contre les Noirs, contre les femmes

Ce n’est pas d’hier qu’on critique Napoléon Bonaparte. Le côté despotique, voire « génocidaire », de cet insatiable conquérant fut maintes fois dénoncé, de son vivant, puis après. On parle de millions de morts sous son règne.

Mais on s’attaque désormais à lui sous l’angle du féminisme et du décolonialisme, courants de pensée de plus en plus prégnants qui permettent de comprendre l’Histoire sous de nouveaux éclairages.

Pour ses détracteurs, il est ainsi totalement inconséquent de célébrer celui qui fut responsable du rétablissement de l’esclavage dans les Antilles en 1802, alors que celui-ci avait été aboli en 1794 par la Révolution.

La France sera, de fait, le seul pays au monde à rétablir l’esclavage, avant de l’abolir à nouveau en 1848.

« Ce n’est quand même pas un détail », soutient Françoise Vergès.

Son Code civil, daté de 1804, est tout aussi critiquable, puisqu’il instaure officiellement l’infériorité de la femme.

Soumise à l’autorité du père ou du mari, celle-ci n’a pas le droit de voter, pas le droit de divorcer, pas le droit de travailler sans l’accord de son époux ni de disposer de son salaire. En revanche, elle est tenue au « devoir d’obéissance » conjugal. Un autre recul, après les acquis obtenus pendant la Révolution.

« Napoléon entrave. Il met obstacle à la liberté des Noirs. Met obstacle à la liberté des femmes. Il renforce le patriarcat et dit clairement que l’opinion des Noirs ne comptait pas. Pour moi, c’est injustifiable », affirme l’historienne.

Un produit de son temps

Ses admirateurs reconnaissent que le personnage a quelques taches à son dossier. Mais attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, disent-ils.

« On ne peut pas réduire Napoléon à cette seule question », résume Thierry Lentz, président de la puissante Fondation Napoléon, chargée d’entretenir son patrimoine.

Pour l’historien, auteur de nombreux livres sur Bonaparte, cette nouvelle fronde reflète surtout l’introduction en France « de la cancel culture, des études racialistes et de tous les travers de la pensée américaine », qui refusent de mettre les choses en perspective.

Il tient donc à remettre les pendules à l’heure : Napoléon fut avant tout un homme de son temps. Et certaines de ses décisions, bien qu’éminemment discutables, sont à mettre sur le dos de l’époque.

Ce n’est pas à nous aujourd’hui de juger les gens qui agissaient il y a 200 ans dans un monde complètement différent. Pour nous, cela paraît scandaleux, mais pour eux, c’était entièrement justifié.

Thierry Lentz, président de la Fondation Napoléon

Il rappelle que les femmes ont dû attendre 1945 pour avoir le droit de vote et 1974 pour obtenir l’égalité absolue sur le plan juridique, ce qui prouve que d’autres pensaient comme Napoléon.

« Il était l’acteur d’un contexte », explique Thierry Lentz. « Il était entouré de juristes qui n’étaient pas favorables » à l’égalité des sexes. Il s’est rangé du côté de l’ordre, comme il s’est plié au « lobby du sucre » en rétablissant l’esclavage. Autant de choses à considérer si l’on doit faire son procès.

Un débat sain

Napoléon et la France ont une relation complexe.

Le personnage est inscrit dans l’inconscient collectif. Pour beaucoup, il demeure source de fierté nationale.

Mais il divise toujours la classe politique et une partie de l’élite intellectuelle, qui ne savent trop comment gérer cet encombrant dossier.

À l’exception de Georges Pompidou, les présidents de la Ve République ont tous gardé leurs distances face à cette figure historique à la fois condamnable et intouchable. En 2005, Jacques Chirac avait même préféré assister à un sommet franco-africain plutôt qu’aux cérémonies du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz.

En honorant sa mémoire, Emmanuel Macron prend donc un certain risque.

L’Élysée insiste toutefois pour parler d’une « commémoration » et non d’une « célébration », une nuance qui s’imposait.

Pour l’historien Xavier Mauduit, auteur de deux livres sur Bonaparte et animateur de l’émission de radio Le cours de l’Histoire sur France Culture, tout ce débat aura au moins le mérite de faire avancer la réflexion sur Napoléon, à la lumière des « préoccupations d’aujourd’hui ».

« On ne peut pas effacer l’Histoire, conclut-il. Exclure Napoléon fait qu’on oublierait une partie de notre mémoire commune. Le personnage a plusieurs facettes. Selon l’angle où on regarde, il est acceptable… ou pas. C’est compliqué. Mais il faut comprendre le passé pour construire le présent. Alors le mieux, c’est d’en parler… »