Afin de permettre une « désescalade » avec Kiev, Joe Biden presse la Russie de réduire ses troupes à la frontière ukrainienne

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le président américain, Joe Biden, qui adopte une attitude plus musclée que son prédécesseur envers Moscou, a demandé mardi au président russe, Vladimir Poutine, de réduire rapidement les troupes déployées à la frontière ukrainienne.

Le dirigeant des États-Unis a indiqué à l’issue d’une rencontre avec la chancelière allemande, Angela Merkel, qu’une telle démarche était nécessaire afin de permettre une « désescalade » avec Kiev.

PHOTO ANDREW HARNIK, ASSOCIATED PRESS

Le président Joe Biden, mercredi

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, accuse son homologue russe, qui entretient en sous-main depuis des années une guerre larvée dans l’est du pays, de planifier une offensive militaire à grande échelle visant la région, sept ans après avoir envahi la Crimée.

La Russie accuse de son côté l’Ukraine de vouloir attaquer les rebelles prorusses qui ont établi des républiques autodéclarées dans le Donbass et presse M. Zelensky de cesser ses « provocations » tout en assurant qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer du renforcement de troupes observé à la frontière.

Dominique Arel, spécialiste de l’Ukraine rattaché à l’Université d’Ottawa, estime que la probabilité que les forces russes envahissent le pays est « proche du zéro absolu ».

Au moment de l’éclatement des combats dans le Donbass, en 2014, la Russie a laissé planer pendant des mois la menace d’une intervention militaire directe, mais ne l’a jamais mise à exécution, préférant soutenir les insurgés de manière plus discrète sur le terrain.

« Ils ne l’ont pas fait à l’époque, alors je vois mal pourquoi ils le feraient aujourd’hui », dit M. Arel, qui voit plutôt les manœuvres russes comme une forme d’« intimidation symbolique » envers le pays voisin.

Une forme d’autonomie

L’accord de Minsk II, conclu en 2015 avec l’aide de la France et de l’Allemagne, prévoyait que l’Ukraine accorde une forme d’autonomie aux deux républiques autodéclarées et obtienne en contrepartie le contrôle d’un long segment de la frontière avec la Russie et le départ des troupes étrangères présentes sur son territoire.

PHOTO SERGEY DOLZHENKO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky

L’attribution de cette autonomie, mal balisée dans l’accord, est aujourd’hui très mal vue dans les cercles nationalistes ukrainiens et limite la liberté d’action du président Zelensky, ex-acteur sans expérience politique porté au pouvoir en 2019 après avoir promis de mettre fin à la guerre dans l’est du pays.

La perspective de l’autonomie est vue comme une trahison en Ukraine.

Dominique Arel, spécialiste de l’Ukraine rattaché à l’Université d’Ottawa

Dominique Arel ne voit pas d’autre issue à la crise que la diplomatie puisque aucun camp ne souhaite véritablement la guerre.

Le politologue Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center, indiquait il y a quelques jours dans une analyse publiée en ligne que le président ukrainien avait tenté de « provoquer » Moscou en février en déployant près du Donbass des troupes et de l’armement lourd.

Le président russe a profité de l’occasion pour « faire monter les enchères » et envoyer un message à son homologue l’invitant à ne pas engager de périlleuses initiatives militaires susceptibles de le contraindre à agir. Selon M. Trenin, il aurait aussi voulu par ce redéploiement massif signifier à Joe Biden qu’il était nécessaire de calmer les ardeurs de Kiev pour ne pas se retrouver aux prises avec un conflit majeur.

La phase la plus dangereuse de la crise est passée, selon l’analyste, qui ne croit pas à la possibilité que la solution politique proposée par Minsk II, un accord « mort-né », puisse se réaliser.

Un règlement rapide improbable

Robert Austin, politologue rattaché au Centre d’études est-européennes, russes et eurasiennes de l’Université de Toronto, juge aussi improbable un règlement rapide de la crise dans le Donbass.

Le but premier de la Russie est de s’assurer que l’Ukraine demeure instable et dans un état d’angoisse permanente.

Robert Austin, politologue rattaché au Centre d’études est-européennes, russes et eurasiennes de l’Université de Toronto

L’analyste n’écarte pas la possibilité que Vladimir Poutine veuille répéter dans le Donbass l’intervention militaire lancée en 2008 en Géorgie pour assurer l’« indépendance » de l’Ossétie du Sud face au gouvernement de Mikheil Saakchivili.

« Pour que la situation débloque en Ukraine, il faudrait que quelqu’un d’autre soit président de Russie », dit M. Austin. L’analyste ne voit pas l’arrivée de Joe Biden, qui projette de tenir prochainement un sommet avec son homologue russe dans un pays neutre, comme un élément susceptible de changer la donne.

M. Arel note dans la même veine qu’aucun pays occidental, États-Unis inclus, ne veut avoir à intervenir militairement en Ukraine pour contrer une éventuelle offensive russe.

À moins d’un dérapage, le « théâtre politique » des dernières semaines ne devrait pas déboucher sur un embrasement tous azimuts, mais n’offre pas non plus de piste de solution durable au conflit, dit-il.