Détenteur du record de longévité des princes consorts britanniques, le prince Philip est mort vendredi à 99 ans après une vie dans l’ombre de sa femme, la reine Élisabeth II.

Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

Le palais de Buckingham a annoncé que le duc d’Édimbourg, qui avait fait un long séjour à l’hôpital en mars après une opération au cœur, s’est éteint « paisiblement » au château de Windsor.

Rapidement après l’annonce de la mort, affichée comme le veut la tradition aux grilles du palais, les Britanniques ont commencé à affluer devant Buckingham. Le site web de la famille royale affiche un portrait en noir et blanc de Philip.

D’emblée, la BBC a chamboulé toute sa programmation et les animateurs à la télévision s’étaient évidemment vêtus de noir.

De Downing Street, le premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, a déclaré que le prince Philip « a inspiré d’innombrables jeunes gens ».

Il a aidé la famille royale et la monarchie à demeurer une institution incontestablement vitale à l’équilibre et au bonheur de notre vie nationale.

Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni

M. Johnson a notamment salué le fait que personne dans l’Histoire du pays n’avait été prince consort aussi longtemps et qu’il était aussi l’un des derniers combattants de la Seconde Guerre mondiale.

Justin Trudeau, premier ministre du Canada, a salué cet « homme d’action et de conviction, animé par le sens du devoir envers les autres » et particulièrement envers la reine, a-t-il souligné.

Michel Doyon, lieutenant-gouverneur du Québec a aussi rendu hommage au duc d’Édimbourg, dont l’union à la reine Élisabeth « aura marqué l’histoire de la monarchie comme étant la plus longue union royale jamais connue », a commenté le lieutenant-gouverneur.

Nicola Sturgeon, première ministre d’Écosse, a écrit sur Twitter qu’elle était attristée par la nouvelle. « J’offre, à titre personnel et au nom de tous les Écossais, mes condoléances à Sa Majesté la reine et à sa famille. »

Aussi sur Twitter, le prince Harry et sa femme Meghan y sont allés d’un message sobre, soit « Reposez en paix », assorti d’un petit cœur rouge.

Conformément au souhait qu’il a exprimé, le prince Philip n’aura pas de funérailles d’État. Selon les premières informations, il n’y aura pas non plus de chapelle ardente. Sa dépouille sera exposée au château de Windsor. Suivra une cérémonie à la chapelle St-George (là où se sont mariés son petit-fils Harry et Meghan Markle).

La célébration — et tout ce qui l’entoure — est organisée depuis longtemps, dans ses moindres détails, comme le sont de tels évènements majeurs. Seulement, avec la pandémie, des ajustements devront être faits et, déjà, les autorités britanniques s’assurent qu’il n’y ait pas de rassemblements autour des palais.

La famille a placé quelques fleurs devant le palais de Buckingham et de nombreux Britanniques ont fait de même. Le public est cependant invité à envoyer des dons à un organisme de charité plutôt que de multiplier les bouquets.

Une vie en retrait

« Mon premier, deuxième et ultime emploi est de ne jamais laisser tomber la reine », a-t-il souvent répété.

Il est « mon roc », « ma force », « mon soutien », disait de lui Élisabeth.

Telle est la version officielle. La vraie, maintenant ? Difficile à dire. Car si le prince Philip a toujours eu la réputation d’être impossible à brider, il a, en public, tenu son rang, celui d’un éternel figurant tenu à la discrétion absolue.

Mis à part quelques remarques acerbes lancées ici et là, rien n’a filtré.

À en croire Sir Harold Nicolson, qui a été diplomate et écrivain en son temps, le roi George VI et sa femme n’auraient jamais vu en lui le mari idéal pour leur fille appelée à monter sur le trône. Les parents d’Élisabeth l’auraient trouvé « grossier, impoli et sans manières » et estimaient « qu’il serait probablement infidèle ».

L’a-t-il été ? A-t-il réellement eu une aventure avec la ballerine russe Galina Oulanova, comme l’a fait entendre la série télévisée The Crown, qui a dépeint Philip comme un prince consort récalcitrant, entêté et immature ?

Pour cela comme pour tout le reste, pour les ficelles qu’il aurait tirées ou pas, notamment dans la très mauvaise gestion de crise suivant la mort de Diana, le mystère reste presque complet.

  • La reine Élisabeth II et le prince Philip assistant à la cérémonie d’ouverture du Parlement britannique, le 9 mai 2012

    PHOTO OLI SCARFF, ARCHIVES REUTERS

    La reine Élisabeth II et le prince Philip assistant à la cérémonie d’ouverture du Parlement britannique, le 9 mai 2012

  • De gauche à droite : la princesse Élisabeth, sa mère, la reine consort Élisabeth, sa sœur, la princesse Margaret, son père, le roi George VI, et Philip Mountbatten, au balcon du palais de Buckingham, le 10 juillet 1947

    PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    De gauche à droite : la princesse Élisabeth, sa mère, la reine consort Élisabeth, sa sœur, la princesse Margaret, son père, le roi George VI, et Philip Mountbatten, au balcon du palais de Buckingham, le 10 juillet 1947

  • La princesse Elizabeth et le prince Philip se sont mariés le 20 novembre 1947.

    PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    La princesse Elizabeth et le prince Philip se sont mariés le 20 novembre 1947.

  • Le couronnement de la princesse, qui prend le nom d’Élisabeth II lorsqu’elle accède au trône, a eu lieu le 2 juin 1953.

    PHOTO ARCHIVES INTERCONTINENTALE/AFP

    Le couronnement de la princesse, qui prend le nom d’Élisabeth II lorsqu’elle accède au trône, a eu lieu le 2 juin 1953.

  • Le prince Philip et la reine Élisabeth II en compagnie du prince Charles et de la princesse Anne, en août 1951

    PHOTO EDDIE WORTH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    Le prince Philip et la reine Élisabeth II en compagnie du prince Charles et de la princesse Anne, en août 1951

  • La reine Élisabeth II et le prince Philip avec leurs quatre enfants — la princesse Anne, le prince Charles, le prince Andrew et le prince Edward (dans le landau) — au château de Windsor, le 19 décembre 1965

    PHOTO EDDIE WORTH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    La reine Élisabeth II et le prince Philip avec leurs quatre enfants — la princesse Anne, le prince Charles, le prince Andrew et le prince Edward (dans le landau) — au château de Windsor, le 19 décembre 1965

  • Le prince Philip et ses quatre enfants lors des funérailles de la reine mère, le 9 avril 2002

    PHOTO SANTIAGO LYON, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    Le prince Philip et ses quatre enfants lors des funérailles de la reine mère, le 9 avril 2002

  • Le prince Philip pose dans son uniforme militaire lors de son 35e anniversaire, le 10 juin 1956.

    PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    Le prince Philip pose dans son uniforme militaire lors de son 35e anniversaire, le 10 juin 1956.

  • Le prince Philip salue les troupes lors de la parade « Trooping the Colour » soulignant l’anniversaire de la reine, le 16 juin 2012.

    PHOTO LEON NEAL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le prince Philip salue les troupes lors de la parade « Trooping the Colour » soulignant l’anniversaire de la reine, le 16 juin 2012.

  • Le prince Philip a quitté l’hôpital King Edward VII de Londres après un séjour d’un mois, le 16 mars 2021.

    PHOTO DANIEL LEAL-OLIVAS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Le prince Philip a quitté l’hôpital King Edward VII de Londres après un séjour d’un mois, le 16 mars 2021.

  • Un avis annonçant le décès du prince Philip a été installé sur la grille du palais de Buckingham.

    PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

    Un avis annonçant le décès du prince Philip a été installé sur la grille du palais de Buckingham.

  • Des gerbes de fleurs ont été déposées devant le château de Windsor après l’annonce de la mort du prince Philip.

    PHOTO ADRIAN DENNIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

    Des gerbes de fleurs ont été déposées devant le château de Windsor après l’annonce de la mort du prince Philip.

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Une vie hors du commun, dès sa naissance

Ce que l’on sait assurément, c’est que le prince Philip est né le 10 juin 1921 à Corfou, en Grèce (sur la table de la salle à manger, selon la légende).

Son enfance n’a rien du conte de fées. Il a 15 mois quand un coup d’État force l’abdication de son oncle, le roi Constantin 1er. Toute la famille, sa mère et ses quatre sœurs aînées fuient alors par la mer, avec le petit Philip caché dans des cartons d’oranges, selon la petite histoire.

L’exil a d’abord mené la famille désargentée à Paris, où Philip a connu une enfance difficile. De 9 à 11 ans, Philip ne verra à peu près pas sa mère, hospitalisée dans un institut psychiatrique.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

De gauche à droite : la princesse Fedora, le futur roi Michael, sa mère, la princesse Hélène de Grèce, la princesse Irène, la princesse Marguerite, le prince Philip et le prince Paul lors de vacances en Roumanie, en septembre 1928

Avec un père souvent absent et une mère hospitalisée, Philip sera ballotté de famille en famille, d’école en école, recueilli tantôt par des parents, tantôt par des amis.

Son oncle Lord Mountbatten, qu’il considérait comme son père et qui l’introduisit dans les cercles de la monarchie britannique, finira par le prendre sous son aile.

C’est en 1939, à l’âge de 18 ans, qu’il fait la connaissance d’Élisabeth, qui n’a que 13 ans. La jeune fille serait immédiatement tombée sous son charme et ils auraient ensuite entretenu une longue relation épistolaire, au grand dam de la famille royale.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Philip, devenu lieutenant de la Marine royale, s’illustre en Méditerranée et en Asie du Sud-Est.

Mariage et couronnement

Le 20 novembre 1947, en l’abbaye de Westminster, Élisabeth épouse Philip. Elle a 21 ans, il est de cinq ans son aîné.

Pour l’épouser, Philip renonce à ses titres royaux grecs et danois. Orthodoxe grec, il se convertit à l’anglicanisme. Il est fait citoyen britannique et adopte le nom de famille de Mountbatten, celui de ses grands-parents maternels.

Le couple pensait avoir beaucoup d’années devant lui avant qu’Élisabeth ne monte sur le trône. Après son mariage, Philip est d’ailleurs résolu à poursuivre sa carrière dans la marine.

La mort subite de George VI, en 1952, vient tout bouleverser. À 25 ans, la princesse devient reine d’Angleterre et de sept États du Commonwealth, sous le nom d’Élisabeth II ; le prince Philip devient, lui, un prince consort bien peu enthousiaste.

Pendant les 73 années qui suivront, Philip restera un pas derrière elle et tiendra son rôle somme toute décoratif — du moins d’un point de vue officiel — jusqu’à sa mort, se proclamant, un brin cynique, « l’expert mondial en inauguration de plaques ».

Au couronnement de sa femme, il lui présentera cependant une demande, celle de pouvoir transmettre son nom, celui de Mountbatten, à leurs enfants. Si Élisabeth se montre réceptive, sa grand-mère Mary et le premier ministre Winston Churchill refuseront net. Charles, Anne, Andrew et Edward seront de la maison de Windsor, ce qu’il digérera très mal et qu’il fera exceptionnellement savoir au monde.

L’homme et le prince

À part quelques blagues misogynes qui feront de lui une cible de choix d’émissions humoristiques britanniques, le prince Philip fera finalement peu de vagues.

Dans la sphère privée, quel homme était-il ? Un homme autoritaire, surtout envers Charles, avec qui sa relation a été distante, au mieux.

Dans la biographie à laquelle Charles a collaboré et donné sa bénédiction, Jonathan Dimbleby écrit que Philip a été un père extrêmement dur (et la reine Élisabeth, une mère très absente). C’est lui, Philip, qui insistera pour que Charles fréquente le même très rigide collège de Gordonstoun qu’il avait lui-même fréquenté, enfant.

Philip, dit-on, espérait ainsi que Charles, jugé trop douillet, s’y forge une carapace. Charles racontera dans la biographie qu’il passera là quelques-unes des pires années de sa vie, à être la proie d’intimidateurs. Comme père, le duc d’Édimbourg n’aura pas marqué les esprits.

Dans le film The Queen (sorti en 2006), le prince Philip est personnifié comme un être dur, qui sera derrière la « gestion » froide et maladroite des jours qui ont suivi la mort de Diana.

PHOTO JEFF J. MITCHELL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

De gauche à droite : le prince Philip, le prince William, Charles Spencer, le prince Harry et le prince Charles, marchant derrière le cercueil de Lady Diana, le 6 septembre 1997

Vrai, pas vrai ? Se réveillait-il la nuit pour la détester, comme l’ont dit certains ? L’a-t-il inondée d’injures, voire presque menacée comme le laisse entendre la série télévisée The Crown, qui ne lui fait pas de quartier ?

En fait, en 2007, l’enquête sur la mort de Diana révélera la correspondance entre son beau-père et elle.

En 1992, trois des quatre enfants de la reine et du prince Philip divorceront, dont Charles et Diana, dans une déroute conjugale très publique et faite d’accusations réciproques d’infidélité.

Contrairement à ce qui était véhiculé jusque-là, la correspondance entre le prince Philip et sa belle-fille Diana sera teintée, sinon d’affection, du moins, d’une sollicitude certaine.

Elle l’appelle « Pa », le remercie grandement pour sa gentillesse. Il lui assure que si c’est ce qui est souhaité, il fera toujours tout ce qu’il peut pour l’aider. « Mais je dois dire d’emblée que comme conseiller conjugal, je n’ai aucun talent ! ! ! », ajouta-t-il.

Dans la biographie de Johathan Dimbleby, il est écrit que le prince Philip a fortement fait pression sur le prince Charles pour qu’il épouse Diana. Il lui aurait donné un ultimatum : soit il l’épousait, et rapidement, soit il rompait la relation pour lui éviter tout déshonneur.

La fin des obligations officielles

En 2017, le palais de Buckingham a annoncé la retraite du prince Philip.

S’il a ensuite été hospitalisé à quelques reprises, il conduisait encore sa voiture jusqu’au début de 2019. Le monde entier l’a su lors de son accident très médiatisé, alors qu’au volant de son 4X4, il était entré en collision avec une voiture à la sortie du domaine royal de Sandringham et l’avait renversée sur le côté.

Deux femmes avaient alors été blessées.

Une vieillesse tourmentée

Père de quatre enfants, grand-père huit fois et arrière-grand-père onze fois, il n’a pas connu de dernières années très paisibles.

Les liens de son fils Andrew avec le financier américain Jeffrey Epstein, maître d’œuvre d’un trafic de mineures, lui vaudront d’être dans la ligne de mire d’enquêteurs américains. Après une entrevue désastreuse à la télévision, le prince Andrew a dû se retirer de la vie publique.

Le mariage de son petit-fils Harry à l’Américaine Meghan Markle a aussi causé beaucoup de remous quand le couple a décidé de déménager aux États-Unis et de se mettre en retrait de la famille royale, sans pour autant renoncer officiellement aux privilèges associés à leurs titres de duc et de duchesse de Sussex.

Mais comme il l’avait presque toujours fait, Philip est resté en retrait et n’a émis aucun commentaire public.

Le prince Philip en quelques chiffres

73 : nombre d’années pendant lequel il a été le prince consort, un record britannique 780 : nombre d’organisations dont il a été le parrain, le président, dont il a été membre 22 000 : nombre d’engagements publics auxquels il aurait pris part au cours de sa vie 637 : nombre de visites qu’il a effectuées à l’étranger.

La mort du prince Philip, coup dur pour une reine déjà éprouvée

La mort vendredi du prince Philip est un coup particulièrement dur pour la reine Élisabeth II, déjà éprouvée par plusieurs crises familiales ces derniers temps.

Les critiques de Harry

Non seulement le petit-fils de la reine, le prince Harry, et sa femme Meghan se sont mis en retrait de la famille royale depuis un an, mais ils n’ont pas été tendres envers elle.

Installé aux États-Unis, le couple a accordé le 7 mars sur CBS un entretien à Oprah Winfrey consacré à son exil fracassant. Meghan a affirmé n’avoir reçu de la famille royale aucun soutien psychologique malgré ses idées suicidaires.

Pire, l’ex-actrice métisse et son mari ont affirmé qu’un membre non identifié de la famille royale s’était interrogé sur la couleur de peau qu’aurait leur fils Archie, avant sa naissance.

Ces accusations ont relancé un vif débat sur le racisme au Royaume-Uni, alimenté par les manifestations Black Lives Matter l’an dernier.

Dans un court communiqué, la reine avait assuré prendre « très au sérieux » ces accusations tout en prévenant qu’elle les traiterait « en privé ». En soulignant que les « souvenirs peuvent varier », elle avait suggéré qu’elle ne prenait pas ces déclarations pour argent comptant.

Les amitiés douteuses d’Andrew

Le prince Andrew, deuxième fils de la reine, a été contraint de se retirer de la vie publique en raison de son amitié avec le défunt milliardaire américain Jeffrey Epstein, accusé de trafic de mineures.

Une Américaine, Virginia Roberts, épouse Giuffre, affirme avoir été forcée d’avoir des relations sexuelles avec le prince alors qu’elle était mineure et sous l’emprise d’Epstein.

Le prince a tenté de se défendre en donnant une interview à la BBC en novembre 2019 qui a viré au fiasco : il a défendu son amitié avec Epstein sans manifester la moindre compassion pour ses victimes, tout en se livrant à des dénégations peu convaincantes sur sa relation avec Virginia Roberts.

Lâché par des entreprises et universités avec lesquelles il collaborait, il a été forcé depuis de faire profil bas et n’exerce plus de fonctions publiques.