Aucun État européen n’a encore légalisé le cannabis récréatif. Mais certains sont déjà bien engagés dans la voie de la décriminalisation, tandis qu’en France, les boutiques de cannabis se multiplient à la vitesse grand V depuis quelques mois. Reportage de notre envoyé spécial à Paris.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

À Paris, la folie

En France, les boutiques de CBD poussent comme des champignons. Cette « explosion » relance le débat sur la légalisation du cannabis récréatif, dans l’un des pays les plus répressifs d’Europe.

PHOTO BERTRAND GUAY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Depuis que la Cour de justice de l’Union européenne a jugé illégale l’interdiction du CBD en France, en novembre dernier, les boutiques de cannabis « bien-être » se multiplient à Paris et dans tout le pays.

Elles étaient jusqu’ici peu nombreuses, plutôt discrètes et surveillées de près par les autorités.

Mais depuis que la Cour de justice de l’Union européenne a jugé illégale l’interdiction du CBD en France, en novembre dernier, les boutiques de cannabis « bien-être » se multiplient à Paris et dans tout le pays. On en compterait actuellement entre 400 et 500 dans l’Hexagone.

Rien à voir avec le cannabis récréatif (avec THC), toujours interdit en France. Ces commerces se concentrent exclusivement sur le cannabis avec CBD, l’agent relaxant du chanvre. On y vend de l’herbe, mais aussi des produits dérivés comme du miel, du chocolat, de la tisane ou des cosmétiques.

On ne vient donc pas ici pour se « stoner ». Malgré tout, ces établissements connaissent un succès considérable.

Pendant notre visite, lundi matin, on se bousculait presque devant le Lab et le Chanvrier français, deux boutiques de CBD situées à quelques mètres l’une de l’autre dans le quartier du Marais, à Paris, où les établissements du genre poussent comme des champignons.

À vue de nez, j’en compte au moins six dans le périmètre. C’est une vraie explosion.

Julie, du Chanvrier français

Au Lab, on n’est pas trop de six employés pour vendre la marchandise. Il y a des bocaux remplis de cocottes sur le comptoir, les conseils sont pointus, on peut « humer » avant d’acheter.

À l’extérieur, Patrick attend son tour. Cet ancien consommateur de pot a recommencé à fumer pendant le confinement. Mais il voulait arrêter le THC, qui le rendait « décalé ». Alors il s’est rabattu sur les boutiques de CBD, qui lui vont très bien.

« C’est comme de la bière sans alcool. C’est relaxant. Et c’est moins compliqué parce que c’est légal. Pas besoin d’aller acheter dans les cités », dit-il, avant d’entrer dans la boutique.

PHOTO BERTRAND GUAY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des produits au CBD sont étalés sur les étagères du Chanvrier français.

Même roulement un peu plus loin, au Chanvrier français, où les clients doivent faire la queue sur le trottoir. La plupart sont des hommes dans la vingtaine. Mais pas tous. Une fois entrée, une jeune femme demande des fleurs pour soulager ses douleurs menstruelles. Elle est suivie par un sexagénaire funky qui semble avoir ses habitudes.

Julie distribue ses suggestions, en remplissant des boîtes de fleurs de chanvre. Une vieille dame entre et achète trois grammes de « Purple Haze ».

« Vous m’en donnerez des nouvelles ! », dit-elle, avant de laisser entrer le client suivant.

Constat d’échec

Pour les Canadiens, ces scènes n’ont plus rien d’exotique.

Mais en France, la prolifération de boutiques de CBD a quelque chose d’évènementiel.

Car certains y voient l’occasion d’ouvrir un débat national sur le cannabis « récréatif » et de réfléchir sur sa possible légalisation.

Une commission parlementaire planche actuellement sur la question et vient d’effectuer une consultation citoyenne pour tâter le terrain, en vue des élections de 2022. En moins de deux mois, plus de 230 000 personnes ont répondu au questionnaire.

« C’est beaucoup plus que ce à quoi on s’attendait », siffle Caroline Janvier, députée de La République en Marche (LREM) impliquée dans le dossier.

Il faut savoir que l’Hexagone traîne la patte en ce qui concerne les drogues douces.

Contrairement à la plupart de ses voisins immédiats, qui ont dépénalisé le cannabis récréatif (voir autre texte), sa politique de prohibition est considérée comme l’une des plus répressives d’Europe, avec des amendes pouvant aller de 200 à 3750 euros, voire un an de prison, pour simple possession.

Le plan est manifestement inefficace, puisque les Français restent parmi les plus gros consommateurs d’Europe, avec près de 1 million de fumeurs quotidiens et quelque 5 millions de fumeurs occasionnels.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Les clients doivent faire la queue sur le trottoir devant Le Lab.

Devant ce constat d’échec, Caroline Janvier estime que la légalisation s’impose comme l’incontournable solution. Selon elle, l’État aurait tout intérêt à prendre sa place dans un marché qui lui échappe, ce qui lui permettrait à la fois d’enrayer le trafic et de gérer les problèmes de la santé publique.

« En réalité, la justice n’a pas les moyens d’appliquer le cadre prévu, donc ce qui se passe, c’est une forme d’hypocrisie et de lâcheté où tout le monde ferme les yeux. Légaliser permettrait d’enrayer le trafic et de mieux protéger nos jeunes et les consommateurs, avec un meilleur contrôle des substances [souvent très chargées en THC], et peut-être une forme d’accompagnement, comme au Portugal. »

Au-delà de l’argument sanitaire, la députée reconnaît le potentiel économique du marché, avec une nouvelle filière industrielle et d’intéressantes recettes fiscales.

Selon un rapport du Conseil d’analyse économique de 2019, la légalisation du cannabis pourrait rapporter jusqu’à 1,3 milliard d’euros par an à l’État français… qui dépense par ailleurs 500 millions d’euros annuellement pour la répression.

Un tabou politique

Dans l’absolu, Caroline Janvier souhaiterait que tous les candidats se mouillent sur la question lors de la prochaine élection présidentielle.

Mais la question de la légalisation demeure taboue dans la classe politique en France, même si elle refait surface de temps à autre depuis le début des années 80.

Selon certains, le score misérable du socialiste Benoît Hamon en 2017 (6 %) s’expliquerait en partie par ses positions en faveur de la légalisation.

Caroline Janvier, de son côté, s’est clairement fait dire de « faire attention » après avoir montré de l’intérêt pour le sujet.

De son côté, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, affiche nettement ses couleurs : « La drogue, c’est de la merde, on ne va pas légaliser cette merde », a-t-il déclaré en septembre dernier

Pas étonnant qu’Emmanuel Macron évite soigneusement la question, même s’il s’est déjà montré ouvert à la légalisation, avant d’être candidat en 2017.

Pour lui, il y a quand même un enjeu politicien. Est-ce que ça va lui rapporter des votes ou lui en faire perdre ? C’est là toute la question.

Aurélien Bernard, rédacteur en chef du webzine Newsweed, qui enregistre 400 000 visiteurs par mois

Pour certains, le vent a pourtant commencé à tourner. Une nouvelle génération d’élus aborde le sujet avec pragmatisme, en évitant de tomber dans la posture morale. Dans un sondage paru début janvier, 50 % des maires du département Île-de-France (Paris et banlieues) se sont ainsi prononcé en faveur de la légalisation.

Signe des temps : la France commencera l’expérience du cannabis médical ce mois-ci, après deux ans de tergiversations, auprès de 3000 patients. Un secteur où elle est largement en retard sur ses voisins européens.

Se positionner

Pour les consommateurs de CBD, il y a toutefois loin de la « poffe » aux lèvres.

De manière générale, la tendance est plutôt à la perplexité, voire au gros doute. « On n’y est pas encore », résume Tommy, l’air découragé.

Certains sont toutefois plus optimistes. Comme Maxime et Nicolas, venus faire un peu de repérage au Chanvrier français.

Ces deux frères voulaient ouvrir un restaurant. Mais vu l’essor du marché de la CBD, ils ont choisi d’investir dans le commerce du cannabis « bien-être ». Si tout se passe bien, ils ouvriront bientôt une boutique en région de Paris.

Pour ces deux jeunes entrepreneurs, la légalisation du cannabis récréatif n’est peut-être qu’une question de temps. La légalisation du CBD leur permet de mettre la table.

« On s’est rendu compte que c’est un marché énorme. Il faut se placer dès maintenant. Je ne sais pas si la weed sera légalisée de notre vivant. Mais si on a la possibilité d’en vendre aussi, il faudra le faire.

« Ça nous fera plus d’offres. On aura deux marchés… »

Quand l’Europe dépénalise

PHOTO MICHEL DE GROOT, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Les Pays-Bas sont connus pour leurs coffee shops. Mais malgré leur politique de tolérance, le cannabis n’y est pas légal. Les coffee shops ont droit à 500 g derrière le comptoir ; les problèmes causés par le « tourisme cannabique » ont toutefois forcé le pays à serrer la vis et fermer un certain nombre de ces établissements.

« On parle de légalisation dans tous les pays. C’est vraiment dans l’air du temps… »

Rédacteur en chef du webzine Newsweed, Aurélien Bernard s’explique mal que la France soit aussi en retard sur la question.

Il admet que le sujet revient périodiquement sur la table, mais constate que le dossier n’a guère avancé, contrairement à d’autres pays d’Europe.

Officiellement, aucun État européen n’a encore légalisé le cannabis récréatif. Mais certains sont déjà bien engagés dans la voie de la décriminalisation.

Dernière en date, la Norvège a proposé il y a deux semaines de dépénaliser la possession et la consommation de petites quantités de stupéfiants, y compris le cannabis, jugeant que leurs utilisateurs devaient être traités comme des malades plutôt que des délinquants.

Cette politique rejoint celle du Portugal, où toutes les drogues sont dépénalisées depuis 2001. Les consommateurs se voient néanmoins proposer une forme d’accompagnement médical.

Ailleurs

En Allemagne, on a droit à 5 ou 10 g de cannabis selon les « landers » (États). En Suisse, la possession est fixée à 5 g. Tout comme en Belgique.

Les Pays-Bas sont connus pour leurs coffee shops. Mais malgré leur politique de tolérance, le cannabis n’y est pas légal. Les coffee shops ont droit à 500 g derrière le comptoir ; les problèmes causés par le « tourisme cannabique » ont toutefois forcé le pays à serrer la vis et fermer un certain nombre de ces établissements.

En Espagne et en Italie, l’accès au cannabis est facilité par des « cannabis social clubs », où il est possible d’en acheter et d’en consommer si l’on devient membre. Le cannabis médical est légal dans les deux pays.

Aurélien Bernard croit que l’Italie « pourrait être » l’un des premiers États européens à faire le saut.

À moins qu’elle ne soit devancée par le Luxembourg. Le Grand-Duché devait officiellement légaliser le cannabis récréatif l’automne dernier, un projet de loi était sur la table. Mais l’échéance a été repoussée, peut-être à 2022. « Ce sera intéressant de voir comment ils la jouent », souligne Aurélien Bernard, tout en reconnaissant qu’il est « plus facile de réguler un pays de 300 000 habitants qu’un pays de 66 millions » comme la France.

À noter que dans l’Union européenne, 21 pays sur 28 autorisent aussi le cannabis thérapeutique, alors qu’en France, les expériences ne font que commencer dans ce domaine.

À cause de la French connection ?

Pourquoi la France est-elle si fermée sur la question du cannabis ?

À vaste question, réponses variées.

Pour Jean-François, consommateur de CBD croisé au Chanvrier français, c’est tout simplement que les Français sont « réactionnaires » de nature, malgré cet indéniable côté « épicurien » qui leur fait apprécier le bon vin et les bonnes bouffes.

La députée LREM Caroline Janvier, elle, met cette résistance sur le compte de la « confusion » et de la « méconnaissance du produit, de la plante ».

Du coup, il y a un effet loupe. Car vous mettez surtout en lumière les risques avérés.

Caroline Janvier

Aurélien Bernard, enfin, avance plutôt des arguments historiques. « Les gens ont peut-être été choqués par la French connection de l’héroïne à une certaine époque », dit-il.

La loi française « relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et à la répression du trafic et de l’usage illicite de substances vénéneuses » date en effet de 1970, alors que Marseille était une plaque tournante internationale de la « junk ». Elle avait été adoptée après la mort par surdose d’une adolescente.

Aurélien Bernard regrette que la France ait, par la suite, manqué de « courage politique ». Il constate que les gouvernements successifs ont « trop suivi les États-Unis sur le mode de la prohibition ».

Alors que les Américains inversent tranquillement la tendance, la donne peut-elle changer ? À suivre.