Au lieu de Washington–New York–Mar-a-Lago, le décor est planté dans le triangle Paris-Bordeaux-Nice. Au lieu de Donald Trump et son fidèle avocat Rudy Giuliani, les personnages principaux sont Nicolas Sarkozy et son non moins indéfectible conseiller Thierry Herzog, avocat au Barreau de Paris. Et au lieu de faire annuler une élection, ils essaient d’influencer une décision de justice.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Nicolas Sarkozy n’est pas Trump, il s’en faut de beaucoup. Mais il y a du trumpisme chez l’ancien président français. Et s’il vient d’être déclaré coupable de corruption et de trafic d’influence, c’est parce qu’il pensait contrôler des juges.

Le plus extraordinaire de l’affaire, c’est l’espèce de sympathie avec laquelle une partie de la classe politique a accueilli cette condamnation somme toute sévère : trois ans de prison – dont une seule « ferme », purgée à la maison avec un bracelet.

PHOTO MICHEL EULER, ASSOCIATED PRESS

Nicolas Sarkozy au tribunal correctionnel de Paris, lundi

Réaction du ministre de l’Intérieur, l’équivalent de la Sécurité publique ici : sans le défendre, il souligne son « soutien amical » à ce « grand président » pour lequel il a déjà travaillé.

Le garde des Sceaux, responsable de la Justice, au lieu de soutenir l’autorité des tribunaux, s’est contenté d’une réaction équivoque : « Cela pose le problème de la défiance que l’on peut avoir à l’encontre de la justice. Et c’est une défiance, pardon, indépendamment de cette affaire du président Sarkozy, qu’expriment également les Français par voie de sondages », comme le rapporte Le Monde.

Si le ministre de la Justice lui-même ne la défend pas, s’il s’appuie sur les sondages, qui va le faire ? L’opposition, les magistrats eux-mêmes…

Pendant ce temps, l’ex-président se promène sur des tribunes complaisantes et répète qu’il n’a rien fait. La preuve qu’il n’y a pas eu de corruption ? « Pas un centime » n’a été échangé. Il ajoute même sans gêne : « Ce qui m’arrive pourrait arriver à n’importe lequel d’entre vous. » Et laisse entendre sans le dire (d’autres le font pour lui) qu’il fait l’objet d’une vengeance des magistrats, qu’il a déjà dénigrés – un argument trumpiste par excellence : les juges qui ne me donnent pas raison ont des motifs politiques inavouables.

Or, ce qui lui est « arrivé » n’arriverait évidemment à aucun citoyen moyen. Pour la bonne raison que personne ou presque n’a vraiment les moyens de faire pression sur un membre de la plus haute instance judiciaire française dans une affaire le concernant. Ou de faire miroiter qu’il parlerait au prince de Monaco pour obtenir un poste à son informateur.

Tout est sur écoute, il n’y a aucun doute sérieux à entretenir.

À l’échelle de la corruption française, ce n’est pas le crime du siècle (Airbus a accepté il y a tout juste un an de verser 2 milliards d’euros pour des pratiques généralisées de corruption internationale). Mais qu’un ex-président tente d’entraver le cours de la justice au plus haut niveau, ce n’est pas rien non plus.

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Évidemment, on ne peut pas dire que la 32e Chambre correctionnelle a aidé le public français. Son jugement de 246 pages… n’était toujours pas disponible en ligne encore jeudi, trois jours plus tard. Mediapart et quelques autres ont diffusé une version mal « scannée » sur leur site, comme une sorte de service public. Le texte se lit comme un interminable procès-verbal technique, sans résumé.

La voie est libre pour l’interprétation la plus exotique…

On y voit pourtant exposé tout un « faisceau » de preuves qui ne mène qu’à une conclusion logique. C’est une preuve circonstancielle, pour utiliser la terminologie canadienne. Elle n’en est pas moins très forte.

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De quoi s’agit-il ? Il faut d’abord savoir que Sarkozy, tout de suite après sa présidence (2007-2012), a fait l’objet de plusieurs enquêtes criminelles touchant le financement de sa campagne, des versements occultes, etc. L’une de ces enquêtes a abouti à un non-lieu en 2013. La justice avait cependant saisi son agenda, et lui tentait de le récupérer au nom de la sécurité nationale, de l’immunité présidentielle, etc. L’affaire s’est rendue jusqu’en Cour de cassation, l’équivalent de notre Cour suprême.

C’est alors que pendant des semaines, il entre en contact avec un ancien haut placé de la Justice, Gilbert Azibert, magistrat à cette Cour. Par l’intermédiaire de son avocat, Thierry Herzog, Sarkozy soutire des informations confidentielles sur les délibérations. Azibert, un juriste de renom, est censé peser de son poids sur la décision des magistrats qui entendent l’affaire de Sarkozy.

Sarkozy, sous le nom de « Paul Bismuth », a même activé deux téléphones prépayés pour lui et son avocat pour discuter de ses manœuvres. Son avocat parle à Azibert et rapporte l’évolution du dossier. « Il a bossé et la Cour devrait suivre, sauf si le droit finit par l’emporter », dit Herzog un moment donné.

On se demande si Untel va changer d’avis. Pourvu qu’il lève le pied, ça ira…

Sarkozy dit qu’il parlera au prince de Monaco pour un poste que convoite Azibert. Finalement, dans une écoute subséquente, il dit qu’il ne lui a pas parlé et qu’il ne peut recommander Azibert (mais à ce moment, il se sait sur écoute).

Finalement, Azibert n’a obtenu aucun poste et Sarkozy a perdu sa cause en cassation – et son agenda.

Mais ici comme en France, un trafic d’influence peut avoir lieu même si le projet échoue.

La preuve indique qu’Azibert a dévoilé des informations confidentielles de la Cour, ce qui « permet à une stratégie d’influence de se mettre en place », a dit le tribunal en condamnant le trio, lundi.

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Sarkozy n’est pas Trump. Il pratique néanmoins avec grand talent l’art narcissique de la victimisation politique. Résultat : en politisant lui-même son affaire judiciaire, il a réussi à convaincre une partie des Français que c’est la Justice qui est politiquement motivée. Dans une affaire… où il s’est rendu coupable précisément d’avoir attenté à l’intégrité de la plus haute cour française.

C’est une variante locale du trumpisme, malgré sa forme plus éloquente. Une version light, comme on dit à Paris.