(Paris) Reporters sans frontières a annoncé mardi le dépôt d’une plainte inédite en Allemagne pour crimes contre l’humanité visant notamment le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, pour sa « responsabilité » dans l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

Aurélie CARABIN
Agence France-Presse

Déposée lundi « auprès du procureur général de la Cour fédérale de justice de Karlsruhe » en raison de sa compétence « sur les principaux crimes internationaux », la plainte « porte sur la persécution généralisée et systématique des journalistes en Arabie saoudite », dont une trentaine sont emprisonnés.  

Elle cible, outre le prince héritier, dit MBS, quatre autres hauts responsables saoudiens. Aux côtés du dirigeant de facto du royaume, « soupçonné d’avoir directement commandité l’assassinat » de M. Khashoggi, RSF attaque ainsi son ex- « proche conseiller » Saoud al-Qahtani, l’« ancien directeur adjoint du renseignement » Ahmed al-Assiri, mais aussi Mohammed Al-Otaibi, ancien consul général à Istanbul, et Maher Mutreb, « officier du renseignement » à la tête de « l’équipe qui a torturé et tué » le chroniqueur du Washington Post.

La réception de la plainte, également déposée contre X, a été confirmée à l’AFP par le parquet fédéral de Karlsruhe.  

Consulté par l’AFP, le document volumineux détaille les exactions commises contre 34 journalistes emprisonnés entre 2011 et 2019 dans le royaume, dont 33 sont toujours détenus, à l’instar du blogueur Raif Badawi, défenseur de la liberté d’expression condamné en 2014 à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour « insulte » à l’islam.  

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Ensaf Haidar, la conjointe de Raif Badawi, lors du lancement de son livre le 16 Juin 2015.

« Torture », « violence » et « coercition sexuelle », « disparition forcée », « privation illégale de liberté physique »… Face à ce qu’elle qualifie de « crimes contre l’humanité », l’ONG estime que le système judiciaire allemand s’avère « le plus adapté » en vertu de la compétence universelle appliquée outre-Rhin, qui permet à un État de poursuivre les auteurs des crimes les plus graves, quels que soient leur nationalité et l’endroit où ils ont été commis.  

La justice allemande a ainsi condamné pour la première fois la semaine dernière un ancien agent syrien pour « complicité de crimes contre l’humanité », un jugement historique face aux actes de torture imputés au régime de Bachar al-Assad.

« En outre, l’Allemagne a régulièrement appelé à rendre justice dans les affaires » Khashoggi et Badawi, justifie RSF, qui espère l’ouverture d’une enquête, qui serait une « première mondiale », et l’émission de mandats d’arrêt.  

« Étape fondamentale »

« C’est la première fois que des accusations de crimes contre l’humanité sont portées contre les plus hautes autorités d’Arabie saoudite pour leur traitement des journalistes », a souligné lors d’une visioconférence le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire.

Une action saluée par la fiancée turque de M. Khashoggi, Hatice Cengiz, qui a réitéré son appel à « punir » MBS. Et par la rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions sommaires, Agnès Callamard, qui y voit une « étape fondamentale » et une opportunité de « repousser les limites de la justice internationale ».

Cette initiative survient quelques jours après la publication d’un rapport du renseignement américain estimant que MBS a « validé » l’opération visant à « capturer ou tuer » M. Khashoggi, qui, s’il est « bienvenu », laisse « frustrés » les défenseurs de la presse, selon Christophe Deloire.

Les États-Unis, critiqués pour leur décision de ne pas sanctionner le prince héritier, afin d’éviter une crise ouverte avec le royaume pétrolier du Golfe, ont exhorté lundi Riyad à démanteler l’unité impliquée dans le meurtre.

Critique du pouvoir saoudien après en avoir été proche, Jamal Khashoggi, résident aux États-Unis, a été assassiné le 2 octobre 2018 dans le consulat de son pays à Istanbul par un commando d’agents venus d’Arabie saoudite.

Son corps, démembré, n’a jamais été retrouvé.

Après avoir nié l’assassinat, Riyad a fini par dire qu’il avait été commis par des agents saoudiens ayant agi seuls. À l’issue d’un procès opaque en Arabie saoudite, cinq Saoudiens ont été condamnés à mort et trois autres à des peines de prison. Les peines capitales ont depuis été commuées.  

Saoud al-Qahtani et Ahmed al-Assiri, blanchis par la justice saoudienne, font partie de 20 accusés jugés par contumace en Turquie depuis juillet.

L’Arabie saoudite occupe le 170e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF et la 2e place en nombre de journalistes détenus, derrière la Chine et devant l’Égypte.