(Bruxelles) Tout ce qui monte redescend, mais l’inverse est aussi vrai. Parlez-en à Boris Johnson, qui pourrait bien profiter de la campagne de vaccination au Royaume-Uni.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Il y a encore un mois, le premier ministre britannique était cloué au pilori pour sa gestion calamiteuse de la crise sanitaire.

On critiquait sa réaction tardive face à l’épidémie. Le confinement tardif. Le manque de matériel pour le personnel soignant. La levée prématurée des restrictions. La valse-hésitation. Les improvisations. Le manque de vision. À la fin de décembre, 56 % de Britanniques estimaient que Johnson était un « mauvais premier ministre », selon un sondage YouGov.

Il faut savoir que le Royaume-Uni compte toujours le plus grand nombre de morts dues à la COVID-19 en Europe, soit près de 108 000, ce qui place le pays au 7e rang mondial. Triste bilan, que l’apparition du « variant anglais », plus contagieux, n’a fait qu’aggraver.

PHOTO JUSTIN TALLIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Habitants de Londres faisant la file avant de subir un test de dépistage de la COVID-19, mardi

Mais l’impressionnant roulement de la campagne de vaccination pourrait permettre à « Bojo » de se racheter aux yeux des Britanniques.

« Il est en train d’être sauvé par la cavalerie, lance le politologue Steven Fielding, professeur à l’Université de Nottingham. Pour lui, c’est un enjeu désespérément important. »

Selon les données publiées mercredi, 10 millions de Britanniques ont déjà reçu leur première dose de vaccin, soit environ 15 % de la population, ce qui en fait du Royaume-Uni le champion européen de la vaccination, et de loin. Si tout se passe comme prévu, 15 millions de Britanniques auront été vaccinés à la mi-février, dont la majorité des plus de 70 ans. La stratégie vaccinale du pays contre le coronavirus a aussi été confortée mercredi par une étude de l’Université d’Oxford (qui doit encore être examinée par des pairs avant publication) montrant l’efficacité du vaccin AstraZeneca-Oxford dès la première dose pour protéger de la maladie comme pour freiner sa transmission et réduire de 67 % le taux de tests PCR positifs.

Doses de vaccin administrées par pays, par 100 habitants

Israël : 58,83
Royaume-Uni : 14,94
États-Unis : 9,9
Espagne : 3,58
Italie : 3,51
France : 2,47
Canada : 2,61
Source : Organisation mondiale de la santé

La faute au Brexit ?

Ce succès s’explique en partie par la rapidité du gouvernement Johnson à commander ses vaccins (dès le mois de mai) et à les faire autoriser par l’agence britannique du médicament, tandis que le gros bateau de l’Union européenne avançait à pas de tortue.

La campagne de vaccination a ainsi débuté au Royaume-Uni le 8 décembre, alors qu’il a fallu attendre trois semaines de plus dans la plupart des 27 pays de l’UE. Au début de janvier, 1 million de Britanniques avaient reçu leur première dose, contre seulement 500 en France, c’est tout dire.

Cerise sur le gâteau : le gouvernement britannique annonçait cette semaine qu’un quatrième vaccin (Novavax) serait bientôt distribué et fabriqué en Angleterre. Aux prises avec des retards de livraison, l’UE vient tout juste, pour sa part, d’autoriser son troisième vaccin.

Pour les partisans de la souveraineté britannique, ces exemples ne font que démontrer les avantages du Brexit, si cher à Boris Johnson. Libéré des chaînes de l’UE, le Royaume-Uni serait désormais plus souple et plus libre de ses mouvements.

Mais la vérité est un peu plus complexe, souligne le journaliste Tristan de Bourbon.

Pour l’auteur du livre Boris Johnson, un Européen contrarié, l’efficacité du programme de vaccination britannique « n’a en fait rien à voir » avec le Brexit. Elle se compare tout simplement à la lenteur de l’UE, qui a choisi d’avancer en groupe plutôt qu’en ordre dispersé. Rien n’obligeait les pays de l’UE à se coordonner pour l’achat et la validation des vaccins. Ce choix politique a été fait « sous l’énorme pression » de Bruxelles, très critiquée au printemps, pour ne pas avoir su harmoniser la réponse de ses membres face à la première vague du virus.

Ne pas oublier, par ailleurs, que le Royaume-Uni a payé plus cher ses vaccins en faisant cavalier seul. « Un autre bémol » à apporter, selon Tristan de Bourbon.

Surfer sur l’Écosse

Brexit ou pas, Boris Johnson entend profiter de l’élan pour se pencher sur d’autres dossiers pressants. Le premier ministre britannique s’est notamment rendu en Écosse, la semaine dernière, pour une offensive de charme vaccinale destinée à calmer les ardeurs du mouvement indépendantiste.

À trois mois des élections législatives écossaises, le SNP (Parti national écossais) a toujours le vent en poupe, soutenu par le mécontentement de la population face au Brexit (62 % ont voté contre) et la mauvaise gestion de la pandémie par Londres.

La formation ne cache pas son intention de tenir un second référendum pour l’indépendance, s’il remporte la majorité. Selon les récents sondages, 57 % des Écossais seraient désormais en faveur du Oui, contre 45 % au référendum de 2014.

Mais Steven Fielding doute que le premier ministre britannique ait adopté la bonne stratégie.

« C’était un truc ridicule à faire, dit-il en riant. Quiconque connaît un peu la politique écossaise sait que sa présence là-bas ne peut qu’aider la cause des indépendantistes ! Les Écossais détestent Johnson parce qu’il représente tout ce qu’ils n’aiment pas de l’Angleterre. »

PHOTO JANE BARLOW, AGENCE FRANCE-PRESSE

Nicola Sturgeon, première ministre de l’Écosse

La première ministre écossaise et cheffe du SNP, Nicola Sturgeon, n’a d’ailleurs pas manqué de railler « BoJo » en déclarant que son voyage en Écosse était « un déplacement non essentiel ». Merci, bonsoir.

Ne pas crier victoire

Pour Christopher Stafford, professeur de politique à l’Université de Nottingham, il ne fait aucun doute que Boris Johnson « revendiquera la victoire » contre la COVID-19, lorsque les choses reviendront à la normale.

Mais alors que la course contre le « variant anglais » s’accélère et que les cas d’infections continuent de se multiplier (1450 dans la journée de mardi), la partie est encore loin d’être gagnée pour « Bojo », qui est toujours à égalité dans les sondages avec son rival Keir Starmer, chef de l’opposition travailliste.

« J’attendrais avant de dire qu’il [Johnson] vient de sauver son poste, conclut Christopher Stafford. Pour le moment, il n’y a que les personnes âgées et les travailleurs de la santé qui se font vacciner, et la majorité n’ont eu que leur première dose… Mais cette campagne de vaccination l’aide certainement à détourner l’attention du public de sa mauvaise gestion de la pandémie et du nombre élevé de morts au Royaume-Uni… »