Prudence extrême et lourdeurs administratives expliquent les retards dans un des pays les plus méfiants face au vaccin contre la COVID-19

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(Paris ) Fabrice Lafon consulte son calendrier pour 2021, puis soupire. Directeur d’une dizaine de maisons de retraite en région parisienne, il se demande quand ses résidants et ses employés seront enfin vaccinés. « C’est beaucoup trop lent ! »

« La procédure n’est pas simple à mettre en œuvre », dit-il en évoquant la lourdeur du processus administratif et sanitaire. Il reproche à l’État français de ne pas avoir « suffisamment anticipé » et ne serait pas surpris de devoir attendre au printemps pour que le vaccin arrive enfin dans ses établissements.

« Tout ce qu’on a reçu pour l’instant, c’est un guide de 45 pages sur la vaccination, qu’il a fallu traduire en une synthèse pour rendre ça opérationnel », dit-il, moitié amusé, moitié dépité.

Ce témoignage n’a rien d’unique. Commencée officiellement le 27 décembre, la campagne de vaccination contre la COVID-19 en France souffre d’un net retard à l’allumage.

Le 30 décembre, l’Hexagone n’avait vacciné que quelques centaines de personnes, alors que les Allemands, qui avaient commencé leur campagne au même moment, en comptaient plus de 40 000.

Les choses semblent vouloir s’accélérer, mais en date du 12 janvier, on ne comptait que 247 000 Français vaccinés, contre 688 000 en Allemagne, 800 000 en Italie et 2,8 millions en Grande-Bretagne (où il est vrai que la campagne a commencé beaucoup plus tôt que dans les autres pays européens).

Ce cafouillage a été largement critiqué par l’opposition et dénoncé dans les médias.

Le gouvernement a tenté de calmer le jeu, arguant qu’il ne fallait « pas confondre vitesse et précipitation ». L’objectif reste d’un million de vaccinés à la fin du mois de janvier, à raison de 40 000 à 70 000 personnes par jour. Mieux, mais encore loin du Royaume-Uni, qui vise de son côté 2 millions de vaccinations par semaine.

L’arrivée récente du vaccin de Moderna, qui suit celui de Pfizer-BioNTech, permettra peut-être d’accélérer la cadence et de rattraper les voisins européens.

Mais alors que le variant britannique vient de faire son apparition en France, la pression s’accentue sur les autorités. Certains experts parlent même d’une course contre la montre pour prendre de vitesse cette version plus contagieuse du virus émanant du Royaume-Uni, qui vient d’ailleurs de connaître son pire bilan depuis le début de la pandémie, avec 1500 morts dans la seule journée de mercredi.

La France compte plus de 69 000 décès depuis le début de la pandémie. Entre 15 000 et 20 000 personnes sont infectées chaque jour dans le pays, alors que la barre fixée par le gouvernement était de 5000 cet automne.

Les Français méfiants

Les vaccins seront administrés en priorité aux personnes âgées vivant dans les EHPAD (équivalents français de nos CHSLD) et au personnel de la santé des régions les plus touchées. La campagne doit s’élargir aux plus de 75 ans à compter du 18 janvier, puis en âge décroissant, de 75 à 50 ans, jusqu’au printemps. On promet que des centaines de « vaccinodromes » (centres de vaccination) ouvriront d’ici la fin du mois.

La question est de savoir combien de Français accepteront de se faire vacciner. Car si les chiffres disent vrai, l’Hexagone serait l’un des pays les plus méfiants du monde face au vaccin. Un sondage Odoxa paru début janvier révélait que 58 % d’entre eux refusaient de se faire vacciner ou hésitaient, ce qui placerait le pays en queue de peloton, juste devant le Gabon, le Togo et la Russie.

Cette méfiance expliquerait en partie la lenteur du début de la campagne de vaccination en France. Question d’assurer leurs arrières et de rassurer les « antivax », les autorités ont redoublé de prudence dans le processus administratif et les demandes de consentement. Consultations médicales obligatoires, rencontres avec les familles impliquées pour autorisation, vérifications, paperasse… Critiqué pour sa gestion de la crise, le gouvernement français avance à petits pas.

C’est probablement une des campagnes les plus prudentes auxquelles on ait assisté ces dernières années. Et cette prudence répond aux doutes, aux suspicions et à la méfiance de la population.

Jocelyn Raude, sociologue et chercheur à l’École des hautes études en santé publique

Pour ce spécialiste des crises sanitaires, le mouvement vaccinosceptique serait historiquement à son plus fort en France. « Par rapport aux autres vaccins, on est sur des niveaux de méfiance jamais observés », dit-il.

Ce rejet n’a rien de surprenant. Il est la conséquence d’une défiance typiquement française envers les institutions. Mais cette défiance n’a jamais été aussi grande que ces dernières années, ajoute Laurent-Henri Vignaud, coauteur du livre Antivax, qui traite de l’hésitation vaccinale en France, alors que la France est minée par un mécontentement social généralisé. « Les Français sont profondément insatisfaits de leur classe politique. Ça les incite à se méfier de ce que cette même classe politique leur propose, y compris les vaccins », observe l’historien.

Les thèses conspirationnistes se sont largement nourries de cette insatisfaction, ajoute l’expert. On l’a notamment constaté avec le succès du documentaire Hold-up, qui a fait polémique en France pendant l’automne.

Ce film, qui dénonce un vaste complot des gouvernements et de l’industrie pharmaceutique dans la crise du coronavirus, aurait été visionné 6 millions de fois sur l’internet et a obtenu le soutien de certaines personnalités publiques comme les actrices Sophie Marceau et Juliette Binoche. Ses propos ont été depuis démystifiés et démontés par les chasseurs d’infos, mais il continue de circuler.

La tendance semble toutefois vouloir s’inverser. Un nouveau sondage, paru jeudi, révèle que 55 % des Français souhaitent désormais se faire vacciner.

Cette hausse est notamment attribuable à la peur du variant britannique et d’une contre-attaque des provaccins dans les médias.

Malgré tout, Jocelyn Raude préfère rester prudent : « On ne sait pas si c’est une tendance de long terme ou un rebond. L’avenir est toujours incertain. Il suffit qu’on trouve en Angleterre un foyer de symptômes bizarres chez les gens qui se sont fait vacciner pour que ça emballe le mouvement critique ou sceptique en France », lance l’expert.

Interrogée dans sa boutique de souvenirs à Paris, Nathalie ne s’en fait pas. Pour elle, pas de doute : les Français vont finir par se rendre à l’évidence.

« On est comme ça, nous. On râle. On proteste. On dit non. Mais à la fin, vous allez voir, on va tous se faire vacciner. Parce qu’on en a marre. On n’en peut plus… Il faut bien recommencer à vivre, non ? »

Intentions de vaccination contre la COVID-19 dans le monde*

Inde : 87 %
Chine : 85 %
Royaume-Uni : 79 %
Canada : 76 %
Allemagne : 69 %
Italie : 68 %
États-Unis : 64 %
France : 54 %

* Sondage Ipsos, octobre 2020

Renforcement des restrictions

Le gouvernement français a décidé d’étendre à l’ensemble de son territoire le couvre-feu à 18 h à partir de samedi et « pour au moins 15 jours » pour faire face à l’épidémie de COVID-19, a annoncé jeudi le premier ministre, Jean Castex, qui a aussi annoncé un durcissement des contrôles aux frontières pour empêcher l’arrivée des variants du virus. Dans l’immédiat, l’application du couvre-feu, déjà en vigueur dans 25 départements, va être étendue à l’ensemble du territoire métropolitain. Les écoles resteront ouvertes, mais pour freiner la propagation du variant britannique, un protocole visant à tester jusqu’à un million d’enfants et d’enseignants par mois va également être mis en place. Environ 20 000 nouveaux cas sont comptabilisés chaque jour en France. Après un démarrage critiqué, la campagne de vaccination va s’accélérer. Dès lundi, les personnes présentant des pathologies à haut risque (insuffisances rénales chroniques, cancer sous traitement, transplantés d’organes, personnes trisomiques…) pourront se faire vacciner, soit 800 000 personnes supplémentaires.

— Agence France-Presse