(Londres) « Victoire » de Julian Assange dans sa bataille contre les États-Unis : invoquant un risque de suicide, une juge britannique a refusé lundi de remettre le fondateur de WikiLeaks à la justice américaine, qui le réclame pour la publication de centaines de milliers de documents confidentiels.

Charlotte DURAND
Agence France-Presse

Le feuilleton en cours depuis une décennie autour de l’Australien de 49 ans, devenu pour ses soutiens un symbole du combat pour la liberté d’informer, ne s’arrêtera sans doute pas là. Les autorités américaines ont notifié le tribunal de leur intention de faire appel de la décision rendue par la juge Vanessa Baraitser.

Si cette dernière a rejeté les arguments relevant de la défense de la liberté d’expression, elle a estimé que « les procédures décrites par les États-Unis ne vont pas l’empêcher de se suicider ». Elle a donc refusé l’extradition « pour des raisons de santé mentale ».

Le Mexique offre l'asile politique

Assange reste dans l’immédiat détenu dans la prison de haute sécurité de Belmarsh, à l’est de Londres, avant une audience mercredi pour examiner une demande de mise en liberté.

Par ailleurs, le Mexique a offert lundi l’asile politique à Assange, après que la justice britannique a refusé son extradition vers les États-Unis qui veulent le juger pour espionnage.

« Je vais demander au ministre des Affaires étrangères de prendre les dispositions nécessaires afin de solliciter auprès du gouvernement britannique la libération de M. Assange et pour que le Mexique lui offre l’asile politique », a déclaré le président mexicain Andres Manuel Lopez Obrador en conférence de presse.

« Nous sommes prêts à offrir l’asile et nous félicitons la justice britannique pour sa décision », a ajouté le chef de l’État.

Le Mexique a une longue tradition d’asile politique. L’ex-président bolivien Evo Morales en avait ainsi temporairement bénéficié en novembre 2019 à la suite de sa démission après son élection contestée pour un quatrième mandat.

Washington « extrêmement déçu »

Le ministère américain de la Justice s’est dit lundi « extrêmement déçu » par le refus de la justice britannique d’extrader le fondateur de WikiLeaks Julian Assange vers les États-Unis.

« Nous sommes satisfaits que les États-Unis l’aient emporté sur tous les arguments juridiques qu’ils ont soulevés », a précisé le ministère dans un communiqué. « Nous continuerons à demander l’extradition de M. Assange vers les États-Unis », a précisé le ministère dans un communiqué. Julian Assange est sous le coup de poursuites judiciaires sous la présidence de Donald Trump pour la publication de centaines de milliers de documents confidentiels.

Les États-Unis ont notifié le tribunal de leur intention de faire appel de la décision.

Ce matin à Londres, dans la salle d’audience, Julian Assange, vêtu d’un costume bleu, masqué, s’est essuyé le front. L’avocate Stella Moris, avec qui il a eu deux enfants pendant sa réclusion à l’ambassade d’Équateur à Londres, a fondu en larmes.

« Aujourd’hui marque une victoire pour Julian […], un premier pas vers la justice dans cette affaire », a déclaré Mme Moris à sa sortie de la cour de l’Old Bailey, devant des dizaines de soutiens réunis. Mais « nous célèbrerons le jour où il rentrera à la maison », a-t-elle ajouté, appelant le gouvernement américain à « mettre fin » aux poursuites visant l’Australien.

Julian Assange se trouve sous le coup de poursuites lancées sous la présidence de Donald Trump. Sous son prédécesseur Barack Obama, qui avait Joe Biden pour vice-président, la justice américaine avait renoncé à poursuivre le fondateur de WikiLeaks.

« Le combat n’est pas terminé », a insisté le rédacteur en chef de WikiLeaks Kristinn Hrafnsson, retenant cependant « un moment d’espoir pour commencer la nouvelle année ».

Le lanceur d’alerte et ex-consultant du renseignement américain Edward Snowden a dit espérer que cette décision marquera « la fin » de l’affaire. Amnistie internationale l’a saluée, tout en avertissant qu’elle « n’absout pas le Royaume-Uni de s’être lancé dans cette procédure politiquement motivée ».

« Preuves insuffisantes » de pressions

L’Australien risque aux États-Unis 175 ans de prison pour avoir diffusé, à partir de 2010, plus de 700 000 documents classifiés sur les activités militaires et diplomatiques américaines, notamment en Irak et en Afghanistan.

Les États-Unis lui reprochent d’avoir mis en danger des sources des services américains, accusation qu’il conteste. Parmi les documents publiés figurait une vidéo montrant des civils tués par les tirs d’un hélicoptère de combat américain en Irak en juillet 2007, dont deux journalistes de l’agence Reuters.

Il revenait à la justice britannique de déterminer si la demande américaine d’extradition respectait un certain nombre de critères légaux, et notamment si elle n’était pas disproportionnée ou incompatible avec les droits humains.

Pendant les cinq semaines d’audience en février et en septembre, un psychiatre ayant examiné Assange avait évoqué un risque de suicide « très élevé » s’il devait être extradé vers les États-Unis. Ses avocats avaient dénoncé une procédure « politique » fondée sur des « mensonges ».

Dans sa décision, la juge britannique a relevé « des preuves insuffisantes de pressions de l’administration Trump sur les procureurs » et « peu ou pas de preuves évoquant une hostilité du président Trump envers M. Assange ou Wilileaks ».

Elle a estimé que l’accord passé par Assange avec des groupes de pirates pour obtenir des documents l’a « fait aller au-delà du rôle lié au journalisme d’investigation ».

Julian Assange a été arrêté en avril 2019 après avoir passé sept ans reclus à l’ambassade d’Équateur à Londres, où il s’était réfugié après avoir enfreint les conditions de sa liberté sous caution. Il craignait une extradition vers les États-Unis ou la Suède, où il a fait l’objet de poursuites pour viol qui ont depuis été abandonnées.

Ses conditions de détention ont été dénoncées par le rapporteur de l’ONU sur la torture Niels Melzer. Dans une lettre ouverte à Donald Trump le 22 décembre, il avait demandé au président sortant de le gracier.

Les grandes étapes d’une saga judiciaire

Voici les grandes étapes du feuilleton judiciaire autour du fondateur de WikiLeaks Julian Assange, incarcéré à Londres. La justice britannique a refusé lundi la demande d’extradition de l’Australien vers les États-Unis.

Révélations et mandat d’arrêt

Fin juillet 2010, la presse mondiale publie 70 000 documents confidentiels sur les opérations de la coalition internationale en Afghanistan diffusés par le site internet WikiLeaks. 400 000 rapports concernant l’invasion américaine en Irak sont publiés en octobre puis, un mois plus tard, le contenu de 250 000 câbles diplomatiques américains.

Le 18 novembre, la Suède lance un mandat d’arrêt européen contre Julian Assange dans le cadre d’une enquête pour viol et agression sexuelle de deux Suédoises en août 2010. L’Australien assure que les jeunes femmes étaient consentantes.

Assange se livre à la police britannique le 7 décembre. Il est détenu neuf jours puis assigné à résidence.

En février 2011, un tribunal londonien valide la demande d’extradition de la Suède. L’Australien redoute d’être extradé aux États-Unis et d’y encourir la peine de mort.

Réfugié à l’ambassade d’Équateur

Le 19 juin 2012, Assange se réfugie à l’ambassade d’Équateur à Londres et demande l’asile politique. L’Équateur, présidé alors par la figure de la gauche sud-américaine Rafael Correa, le lui accorde en août puis exige en vain un sauf-conduit de Londres pour qu’Assange se rende en Équateur.

Il restera cloîtré dans l’ambassade pendant près de sept ans, période pendant laquelle il obtiendra la nationalité équatorienne avant d’en être déchu.

Le 2 avril 2019, le président équatorien Lenin Moreno — qui a rompu avec son prédécesseur — affirme qu’Assange a violé l’accord sur ses conditions d’asile. Le 11, Assange est arrêté dans l’ambassade par la police britannique.

Enquête sur le viol rouverte

Aussitôt, l’avocate de la femme qui accuse Julian Assange de viol en Suède annonce qu’elle va demander au parquet la réouverture de l’enquête. Le parquet l’avait classée sans suite en 2017 faute de pouvoir faire avancer la procédure.

Le 14, l’avocate d’Assange déclare que son client est prêt à coopérer avec les autorités suédoises si celles-ci demandent son extradition, mais que la priorité reste d’éviter une extradition vers les États-Unis.

Le 1er mai, Julian Assange est condamné à 50 semaines de prison par un tribunal londonien pour violation des conditions de sa liberté provisoire.

Le 13, le parquet de Stockholm annonce la réouverture de l’enquête pour viol.

Nouvelle inculpation américaine

Le 23 mai 2019, la justice américaine, qui l’accuse déjà de « piratage informatique », l’inculpe de 17 nouveaux chefs en vertu des lois anti-espionnage. Assange encourt jusqu’à 175 ans d’emprisonnement.

Le 31, le rapporteur de l’ONU sur la torture, après avoir rencontré Assange en prison, estime qu’il présente « tous les symptômes (de) torture psychologique ». Il affirmera début novembre que le traitement infligé à Assange met sa vie « en danger ».

Le 21 octobre, Julian Assange, confus et bredouillant, comparaît pour la première fois devant le tribunal de Westminster.

Abandon des poursuites en Suède

Le 19 novembre, le parquet suédois annonce le classement sans suite de l’enquête pour viol, faute de preuves.

Refus d’extradition

Le 24 février 2020, la justice britannique commence l’examen de la demande américaine d’extradition.

Interrompue après quatre jours, l’audience est ensuite reportée en raison de la pandémie de coronavirus. Elle reprend le 7 septembre. Julian Assange confirme qu’il refuse d’être extradé. Sa compagne, l’avocate Stella Morris, prévient que le livrer aux États-Unis reviendrait à une « peine de mort ».

Au fil des quatre semaines d’audiences, de nombreux soutiens se succèdent à l’extérieur de la cour criminelle de l’Old Bailey, dont la créatrice de mode Vivienne Westwood ou l’artiste et dissident chinois Ai Weiwei.

Le 4 janvier, la juge Vanessa Baraitser rejette la demande, estimant que les conditions d’incarcération aux États-Unis posent un risque de suicide. Le gouvernement américain signifie son intention de faire appel. Assange reste détenu dans l’attente d’une audience mercredi sur son éventuelle libération.

Cinq choses à savoir sur Julian Assange et WikiLeaks

De la diffusion de centaines de milliers de câbles diplomatiques, son principal fait d’armes, au refus de la justice britannique d’extrader Julian Assange vers les États-Unis, lundi, cinq choses à savoir sur WikiLeaks et son fondateur.

10 millions de documents

WikiLeaks se fait connaître du grand public en 2009 avec la publication de centaines de milliers de messages de bipeurs envoyés aux États-Unis le 11 septembre 2001.

L’ONG, fondée en 2006 par Julian Assange, sur une technologie de cryptage, permet de mettre en ligne des documents compromettants sans être identifié.

Elle est ensuite allée crescendo dans ses révélations, publiant la vidéo d’une bavure de l’armée américaine en Irak, puis des milliers de documents militaires sur l’Afghanistan.

Le 28 novembre 2010, WikiLeaks publie, avec l’aide de cinq grands médias internationaux (The New York Times, The Guardian, Der Spiegel, Le Monde, El Pais), plus de 250 000 documents secrets révélant les dessous de la diplomatie américaine. Après ce « cablegate », Julian Assange devient l’ennemi public numéro un aux États-Unis.

Au total, le site revendique avoir publié « plus de 10 millions de documents » concernant la finance, le divertissement ou la politique.

Controversé

À ses débuts, WikiLeaks, fruit d’une collaboration internationale entre mathématiciens, notamment des dissidents chinois, visait les régimes répressifs en Asie, dans l’ex-bloc soviétique, en Afrique subsaharienne et au Proche-Orient. Mais la plupart des révélations ont été faites au détriment des États-Unis et souvent au bénéfice de la Russie.

Celle-ci est notamment soupçonnée d’être à l’origine de la fuite de courriels internes au parti démocrate aux États-Unis, publiés par WikiLeaks à l’été 2016. Le site a également révélé des affaires d’espionnage d’alliés par les États-Unis (présidents français, chancelière allemande…).

WikiLeaks est également accusé de mettre en danger des personnes dont il révèle l’identité, au nom de la transparence.

Au fil des ans, plusieurs médias et personnalités ont ainsi pris leurs distances, même si Assange assure travailler avec « plus de 110 organisations de médias » dans le monde.

Extradition rejetée

Difficile de dissocier WikiLeaks de son fondateur australien, génie persécuté pour les uns, manipulateur paranoïaque pour les autres.

Sous le coup depuis 2010 d’un mandat d’arrêt émis par la Suède dans le cadre d’une enquête pour viol, entre temps classée sans suite, Assange se réfugie en 2012 dans l’ambassade d’Équateur à Londres.

Reclus dans la chancellerie pendant près de sept ans et naturalisé équatorien, il en est finalement extrait par la police britannique à l’occasion d’un changement de pouvoir à Quito.

Lundi, la justice britannique a rejeté la demande d’extradition vers les États-Unis, en raison d’un risque de suicide posé par ses conditions de détention.

Manning et Snowden

Le « cablegate » n’aurait pas été possible sans la militaire américaine transgenre Chelsea Manning, qui a transmis à WikiLeaks plus de 700 000 documents confidentiels. En août 2013, elle a été condamnée à 35 ans de prison par une cour martiale.

Elle a été libérée après sept ans à la faveur d’une peine commuée par Barack Obama, mais a été à nouveau écrouée en mars 2019, en raison de son refus de témoigner dans une enquête sur WikiLeaks.

Un autre lanceur d’alerte, Edward Snowden, ex-employé de la NSA à l’origine de révélations sur des programmes de surveillance de masse, a bénéficié du soutien actif de WikiLeaks bien qu’il n’ait pas choisi le site pour se confier. Julian Assange lui a recommandé de s’exiler à Moscou pour échapper à la justice américaine.

Hollywood

Hollywood s’est emparé du phénomène WikiLeaks avec le film de Bill Condon « Le cinquième pouvoir » (2013). Un documentaire présenté à Cannes en 2016, « Risk » de Laura Poitras, revient aussi sur l’histoire du site.

Julian Assange a par ailleurs joué son propre rôle dans un épisode des Simpsons et inspiré un personnage du 36e album d’Astérix, « Le Papyrus de César », Doublepolemix.