(Bruxelles) En Belgique, la population est invitée à augmenter sa consommation de frites pour aider l’industrie de la pomme de terre. Une des multiples initiatives européennes pour sauver le secteur agroalimentaire.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Pas un chat à la baraque à frites de la Barrière de Saint-Gilles. À cette heure, le petit fast-food bruxellois est normalement pris d’assaut par les habitants du quartier et il faut s’armer de patience pour avoir un simple cornet avec de la mayonnaise.

Mais aujourd’hui, comme tous les jours depuis le début du confinement, on ne se bouscule pas pour ses commandes.

« C’est calme, très calme », se désole Elke, patronne du petit commerce, avec une pointe d’anxiété. « Notre clientèle a diminué de plus de 50 %. Il a fallu réduire nos heures d’ouverture. On a hâte que ça se termine. »

Comme beaucoup de restaurateurs, Elke subit les contrecoups de la crise sanitaire. Si les baraques à frites ont eu l’autorisation de rester ouvertes en Belgique, leur fréquentation a chuté dramatiquement pendant le confinement.

Les affaires pourraient toutefois redémarrer si la population suit les recommandations de Romain Cools.

Secrétaire général de Belgapom, la fédération qui représente les négociants et producteurs de pommes de terre en Belgique, M. Cools a lancé cette semaine un cri du cœur pour sauver l’industrie de la patate de Belgique, durement frappée par la crise de la COVID-19. Évoquant presque un devoir national, il a exhorté les Belges à « manger des frites deux fois par semaine, au lieu d’une seule fois ».

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de ketchup. La BBC, Forbes, The Telegraph, SNBC et nombre de médias belges ont sauté sur cette déclaration comme des goélands sur une frite laissée sans surveillance, ne sachant trop s’il s’agissait d’un appel de détresse ou d’une bonne blague belge.

« C’est de l’humour pour parler d’un problème sérieux », répond Romain Cools, joint par La Presse.

M. Cools explique que la Belgique est le plus gros exportateur mondial de frites surgelées, avec un marché regroupant plus de 160 pays. L’industrie est tellement importante que le pays transforme plus de pommes de terre qu’il n’en produit (5,3 millions de tonnes par an, contre 4,4) afin de pouvoir inonder l’humanité de frites, de croustilles, de purée en poudre et d’autres produits dérivés.

La fermeture à l’échelle mondiale des restaurants – et particulièrement des fast-foods – a ainsi donné un dur coup à l’industrie. Sans oublier les nombreux festivals de l’été, marché particulièrement lucratif pour les frites, tous annulés pour les raisons que l’on sait.

Faute de débouchés, le stock de pommes de terre belges s’entasse et déborde en attendant que les activités reprennent. « Si on n’a pas de place libre, ce sont des pommes de terre destination gaspillage », s’inquiète Romain Cools, en évoquant des pertes potentielles de 750 000 tonnes de tubercules.

PHOTO YVES HERMAN, REUTERS

Faute de débouchés, le stock de pommes de terre belges s’entasse et déborde en attendant que les activités reprennent.

Après le cri d’alarme, les grands moyens. Une campagne nationale, initiée par Belgapom, sera bientôt lancée officiellement pour encourager la consommation de frites en Belgique, dans les baraques et dans les rayons de surgelés des supermarchés. Pas suffisant pour compenser les pertes à l’exportation, mais M. Cools espère que les 11,4 millions de Belges aideront à désengorger les stocks.

La population répondra-t-elle à son appel ? « J’en suis sûr », répond M. Cools, en évoquant la longue histoire d’amour qui unit la pomme de terre et le pays de Tintin.

« Il ne faut pas sous-estimer les Belges quand on parle de leurs frites… »

Manque de bras

Pommes de terre, oui. Mais aussi fleurs, fruits et légumes, céréales, pêcheries, viande porcine et industrie du vin. Au-delà de la Belgique, c’est tout le secteur agricole européen qui pâtit de la crise de la COVID-19.

Avec l’effondrement de la filière « Horeca » (hôtels, restaurants, cafés), le verrouillage des frontières et la débâcle économique, les exportations, comme les importations, ont chuté dramatiquement. Si bien que l’Europe se retrouve actuellement avec un double problème de surplus et d’approvisionnement.

138 milliards d’euros (204 milliards CAN)
Total des exportations européennes de produits agroalimentaires en 2018*

116 milliards d’euros (171,5 milliards CAN)
Total des importations européennes de produits agroalimentaires en 2018
* Rapport de la Commission européenne 2019

Et l’on ne parle pas du manque de main-d’œuvre pour les récoltes. L’agriculture des pays d’Europe de l’Ouest dépend largement des travailleurs venus d’Europe de l’Est ou du nord de l’Afrique. L’Italie embauche de 200 000 à 300 000 travailleurs étrangers par an. Idem pour la France, où s’amorce ces jours-ci la saison des fraises, ou l’Allemagne, qui commence la récolte des asperges.

Les restrictions de mouvement imposées par le coronavirus expliquent bien sûr cette pénurie de bras. Mais il y a aussi la menace de l’épidémie. De peur d’être contaminés, nombre de travailleurs saisonniers refusent de se rendre dans des pays plus durement touchés par le virus, comme l’Italie ou l’Espagne.

Comme au Québec, certains États ont décidé de compenser avec de la main-d’œuvre locale, étudiants et chômeurs. Mais se posent alors des défis géographiques (pas facile d’aller travailler dans le sud de la France quand on vit à Paris) et des problèmes de compétence.

D’autres solutions ont été envisagées. En Italie, où l’on craint des pertes de 40 %, on a ainsi accéléré la régularisation de 200 000 sans-papiers afin de pourvoir aux besoins de main-d’œuvre. En France, dans le département de la Seine-et-Marne, il a été question de mobiliser des réfugiés, mais une cinquantaine seulement ont été engagés.

Et la souveraineté alimentaire ?

Personne ne parle pour l’instant de pénurie alimentaire. Ni d’effondrement du système.

Mais en révélant la fragilité de la chaîne d’approvisionnement en produits agricoles, ainsi que la dépendance de l’Europe à l’import-export, la crise sanitaire a relancé le débat sur la souveraineté alimentaire.

Les pays européens devront-ils « rebâtir une indépendance agricole », comme l’a plaidé Emmanuel Macron en parlant de la France ? Dans ce marché globalisé, interconnecté et délocalisé, la chose semble plus facile à dire qu’à faire.

« C’est une question qu’on se pose, admet Jannes Maes, producteur laitier et porte-parole de l’Organisation des jeunes agriculteurs d’Europe. C’est toujours mieux d’avoir une autonomie. Mais si tu bloques les occasions, tu ne bloques pas seulement ce qui est négatif, tu bloques aussi ce qui est positif. »

Je veux dire que le marché international n’est pas seulement un choix qu’on fait ou qu’on ne fait pas. C’est une réalité.

Jannes Maes, producteur laitier et porte-parole de l’Organisation des jeunes agriculteurs d’Europe

Mathieu Brun, du Club DEMETER, groupe de réflexion français consacré aux enjeux d’alimentation, va dans le même sens.

« Produisons localement autant que faire se peut », affirme le chercheur. Mais attention de ne pas « confondre la souveraineté alimentaire et le mouvement d’hyperlocalisme qui mène au repli sur soi ». Selon lui, le but n’est pas tant de viser l’autosuffisance que de réfléchir à une indépendance qui serait « solidaire » des autres pays, tout en répondant aux enjeux sociaux, économiques ou environnementaux.

La souveraineté alimentaire impliquerait, en outre, des prix à la hausse et une moins grande diversité de l’offre. Le consommateur est-il prêt à faire ce sacrifice ?

« On s’est habitué à avoir le monde dans notre assiette, conclut M. Brun. On mange de l’ananas du Costa Rica ou de l’avocat d’Amérique du Sud. Qui veut perdre ça ? L’alimentation est un plaisir, il faut que ça le reste… »