Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, est-il un journaliste héroïque persécuté par les États-Unis pour avoir divulgué des secrets embarrassants ou un militant irresponsable qui a encouragé des fuites illégales et mis en danger de nombreuses sources confidentielles du pays ?

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Ces deux visions contradictoires ont été mises de l’avant lundi en Grande-Bretagne, où un tribunal a commencé à examiner la demande d’extradition présentée à son encontre par l’administration américaine.

Les avocats de Julian Assange, qui risque jusqu’à 175 ans d’emprisonnement s’il est condamné aux États-Unis, affirment que la procédure contre lui est motivée par des considérations politiques et doit conséquemment être rejetée par la justice anglaise.

Dans un sommaire préparé en appui à sa déclaration d’ouverture, l’avocat Edward Fitzgerald maintient que le président américain Donald Trump et son entourage veulent faire du leader de WikiLeaks un « exemple » de manière à décourager sonneurs d’alarme et journalistes de diffuser des secrets d’État.

PHOTO DANIEL LEAL-OLIVAS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Julian Assange, en mai 2019

L’acte d’accusation déposé contre lui en mai vise pour la première fois à criminaliser la simple diffusion de tels secrets, plaide l’avocat, qui y voit un précédent préoccupant susceptible de limiter de façon draconienne la liberté d’expression aux États-Unis et au-delà.

Me Fitzgerald a fait valoir que l’administration de l’ex-président Barack Obama avait décidé en 2013 de ne pas entreprendre de procédures contre Julian Assange après avoir conclu qu’elles risquaient d’aller à l’encontre des dispositions de la Constitution américaine à ce sujet.

Sources mises en danger

Le représentant de l’administration américaine, James Lewis, a plaidé lundi, dans un tout autre registre, que le fondateur de WikiLeaks avait comploté avec une source pour entrer illégalement dans les ordinateurs du gouvernement américain et obtenir des milliers de documents sensibles.

Il a reproché par ailleurs à Julian Assange d’avoir approuvé la publication intégrale de nombreux documents contenant les noms de sources du gouvernement américain, mettant leur vie en danger.

M. Lewis, rapporte l’Agence France-Presse, a affirmé que plusieurs de ces sources avaient subséquemment « disparu » sans qu’il soit possible de dire si leur sort était attribuable aux documents dévoilés.

Les allégations ciblant Julian Assange découlent de la collaboration qu’il avait mise en place avec l’ex-analyste militaire Chelsea Manning, aujourd’hui incarcérée.

Elle avait dérobé en 2010 des documents sensibles sur les actions militaires américaines en Irak, en Afghanistan et à Guantánamo ainsi que des centaines de milliers de câbles diplomatiques qui ont subséquemment été diffusés par WikiLeaks.

La même année, Julian Assange, qui faisait l’objet de plaintes d’agression sexuelle en Suède, a été ciblé par une demande d’extradition du pays scandinave qui l’a amené à trouver refuge dans l’ambassade d’Équateur à Londres.

Il y est demeuré sept ans, jusqu’à ce que les autorités du pays sud-américain décident de le remettre aux autorités britanniques. Le militant a ensuite été condamné à un an de prison pour non-respect de condition. Les États-Unis ont parallèlement présenté formellement une demande d’extradition contre lui et multiplié les chefs d’accusation dans une version révisée quelques mois plus tard.

Des journalistes derrière lui

Leur action a suscité une levée de boucliers de la part de plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse qui s’inquiètent de l’incidence d’une possible condamnation du fondateur de WikiLeaks sur le journalisme d’enquête.

Une vidéo mise en ligne sur YouTube avec l’appui de plus d’un millier de journalistes indique que l’extradition de Julian Assange, si elle est approuvée, pourrait déboucher sur des procédures similaires contre plusieurs autres personnes.

Amnistie internationale a aussi décrié il y a quelques jours dans un communiqué la demande d’extradition américaine et pressé les autorités d’y renoncer et d’abandonner toute accusation pour permettre à Julian Assange de recouvrer rapidement sa liberté.

Le directeur adjoint pour l’Europe, Massimo Moratti, estime que la procédure risque de freiner l’ardeur des journalistes qui publient des informations sensibles et « d’avoir un impact majeur sur le droit du public à savoir ce que fabrique son gouvernement ».