(Paris) Montréal n’est pas la seule ville où l’on songe à exhumer des rivières. À Paris, les Verts souhaitent déterrer la Bièvre, cours d’eau historique enfoui depuis plus de 100 ans. Sur papier, une super idée… mais dans la vraie vie ?

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Elle est moins connue et moins majestueuse que la Seine. Mais son histoire n’est pas moins chargée. Enterrée depuis plus de 100 ans sous les rues de Paris, la Bièvre pourrait-elle bientôt refaire surface ?

Certains, comme Anne Souyris, y croient passionnément. Si elle gagne aux élections municipales de Paris, prévues les 15 et 22 mars prochains, la candidate du parti Europe Écologie les Verts (EELV) pour le 13arrondissement promet d’exhumer cette rivière enfouie, et d’en faire un axe emblématique du quartier.

L’idée peut sembler originale, voire saugrenue. Mais pour Anne Souyris, elle relève tout simplement du gros bon sens.

Le réchauffement climatique donne un caractère d’urgence au rafraîchissement de la ville. Le fait d’avoir un cours d’eau, c’est plusieurs degrés en moins.

Anne Souyris, candidate du parti Europe Écologie les Verts (EELV) aux élections municipales de Paris pour le 13e arrondissement

« On parle végétalisation, qualité de l’air. D’un point de vue écologique, ça se justifie. C’est aussi bon pour le bien-être, la qualité de vie. Un cours d’eau, tout le monde aime ça. Ça apaise. Et puis exhumer la Bièvre, c’est aussi renouer avec l’histoire de Paris », énumère l’écologiste.

Ce n’est pas la première fois que ce fantasme fait surface. Dans les années 2000, des études de faisabilité avaient été menées sous l’impulsion du maire de l’époque, Bertrand Delanoë. Mais le projet avait été jugé trop coûteux et trop complexe.

Mme Souyris estime qu’aujourd’hui, le contexte est plus favorable à une volonté politique, en raison de l’urgence environnementale.

Son projet, estimé à 50 millions d’euros (71 millions CAN), se limiterait au départ à trois tronçons dans des parcs, avant de viser à terme une exhumation complète du cours d’eau… qui serait éventuellement flanqué de promenades piétonnières. Des municipalités au sud de Paris, comme Antony, Arcueil et L’Haÿ-les-Roses, l’ont fait en amont dans les dernières années, avec un certain succès, semble-t-il : des écrevisses seraient réapparues à certains endroits.

Enterrée et oubliée

La Bièvre prend sa source dans le département des Yvelines et court sur 33 km avant de se jeter dans la Seine, à la hauteur de la gare d’Austerlitz. Moins mythique que sa grande sœur, elle n’est pas moins chargée d’histoire. Elle a rythmé la vie parisienne pendant plusieurs siècles, avant d’être enterrée et oubliée.

Du Moyen Âge au début du XXe siècle, elle alimente de nombreuses tanneries, blanchisseries et autres teintureries qui se sont installées le long de son parcours. C’est la rivière des petits artisans, des gens ordinaires, des quartiers pauvres de la rive gauche. Son débit est faible et sa largeur ne dépasse pas 3 m. Mais elle peut être redoutable par ses inondations, causant même parfois la mort.

Surexploitée et saturée, elle devient insalubre, irrespirable. Si bien qu’en 1875, sur décision du baron Haussman, père des grands travaux de Paris, on décide de l’enfouir et de la connecter aux égouts.

En 1912, la Bièvre a totalement disparu de la surface de Paris. N’en reste aujourd’hui qu’un vague souvenir, sur des plaques de rues, dans des parcs et certaines œuvres d’art.

La littérature lui a notamment rendu hommage à travers Rabelais, Victor Hugo ou des auteurs moins connus comme Anatole Béry et Bernard Nabonne. Elle fut aussi photographiée par Robert Doisneau et Eugène Atjet, qui avaient été séduits par son côté populaire.

Sceptiques

Ces traces du passé ont beaucoup inspiré Adrien Gombeaud, auteur du livre Un été sur la Bièvre (2017).

Mais l’écrivain et journaliste se dit plutôt sceptique devant la proposition du parti Europe Écologie les Verts, dont il avoue toutefois ne pas connaître tous les détails.

« Je ne suis pas complètement convaincu par cette idée. Si la Bièvre a été enterrée, c’est qu’elle a été détruite par la pollution et l’irresponsabilité des gens qui étaient là avant nous. »

La Bièvre, ce n’est pas la Seine. Dans Paris, c’est presque un ruisseau. Est-ce que les Parisiens sont prêts à maintenir une rivière propre qui a un débit aussi faible, pour ne pas que ça se transforme en un petit caniveau ? Ça supposerait beaucoup de discipline…

Adrien Gombeaud, journaliste et auteur du livre Un été sur la Bièvre

Habitante du 13e arrondissement, Valérie Guégnard est encore plus tranchante. Cette mère de deux enfants y voit carrément un gaspillage de fonds publics.

« Je suis d’accord que ça apporte de la fraîcheur, dit-elle. Mais je ne vois pas ce que ça va apporter en termes de retour sur investissement, alors qu’il y a plein d’autres choses où on pourrait mettre notre argent : améliorer la cantine dans les écoles, améliorer l’état des écoles, créer des crèches [garderies]. Elle est enterrée. À mon avis, il faut faire avec. »

Anne Souyris, pourtant, persiste et signe. Des choses plus importantes ? N’est-ce pas toujours le problème quand il s’agit d’environnement ? demande-t-elle. « C’est le problème de l’écologie en général. À ce compte-là, on ne fait jamais d’écologie et on arrive droit dans le mur. Les choses plus urgentes, ça ne nous empêche pas de les faire en même temps. »

Pour le meilleur ou le moins bon, la mesure n’a pas manqué de susciter l’intérêt. Elle semble aussi plus crédible que le projet de transformer la gare de l’Est en un gros Central Park, une idée de l’infortuné Benjamin Griveaux (candidat d’Emmanuel Macron, aujourd’hui retiré de la course en raison d’un scandale sexuel).

« Notre proposition est tout à fait réalisable, martèle Anne Souyris. Ce n’est pas pharaonique. Si nos opposants politiques disent “c’est un truc de hippissentlits”, c’est parce que ça les arrange bien. »

Gagne ou perd, le projet reste une « priorité » pour EELV. En cas de défaite au premier tour, le parti a déjà annoncé qu’il se rallierait à la mairesse Anne Hidalgo, donnée gagnante dans les sondages.

« C’est un des sujets qu’on va mettre de l’avant, quel que soit l’accord qu’on aura », lance Mme Souyris.

Comme la rivière, le dossier suit son cours.

Et chez nous ?

Exhumer une rivière ? L’idée fait aussi son chemin à Montréal. L’an dernier, La Presse révélait, sous la plume de Jean-Thomas Léveillé, l’existence de trois études de faisabilité sur la question, réalisées avec le soutien de la Ville. Les motivations ne sont toutefois pas les mêmes qu’à Paris. Selon l’article, la « libération » de rivières montréalaises permettrait surtout de réduire la pression sur le réseau d’égouts actuel, qui serait « vieillissant et inadapté ». Parmi les lieux envisagés : le parc des Faubourgs (au bout du pont Jacques-Cartier), l’ancien lac à la Loutre (sur les lieux de l’échangeur Turcot) et le parc Jarry.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le parc des Faubourgs, situé à l’entrée du pont Jacques-Cartier, à Montréal