(Crissé) Ginette Sybille détient le titre original de seule mairesse québécoise de France. Nous l’avons rencontrée chez elle à Crissé.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Du Mans, prenez la nationale en direction de Saint-Saturnin. Tournez à droite à la huitième sortie. Roulez jusqu’à ce que la banlieue se transforme en campagne, et que des vaches apparaissent dans le paysage. Après une cinquantaine de kilomètres, prenez la petite route de Sillé puis tournez encore à droite jusqu’à la première église.

Vous voilà à Crissé, village de 600 âmes situé en plein cœur de la Sarthe, entre Nantes et Paris. Une épicerie. Un café. Une coiffeuse. Une gare déserte. C’est à peu près tout ce qu’on y trouve.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Crissé n’est pas le genre d’endroit où l’on s’arrêterait en temps normal. Mais on y vient aujourd’hui, tout spécialement, pour rencontrer Ginette Sybille, qui revendique, sauf erreur et pour encore peu de temps, le titre original de seule-mairesse-québécoise-de-France.

« Ici, on dit madame le maire, corrige-t-elle. Ça me va. Je n’ai pas cherché à féminiser, parce que ça représente une fonction et non un titre. Pour les Français, la mairesse, ce serait plutôt la femme du maire ! »

 « Je n’avais rien demandé »

Qui aurait cru qu’une petite Vigneault de Beauport, cousine au second degré du poète Gilles, se retrouverait ainsi à la tête d’une bourgade française ?

Sûrement pas elle. Mais le destin, n’est-ce pas, réserve parfois des surprises.

Arrivée par amour en 1974, Ginette Sybille fait d’abord comme son mari : elle devient agricultrice. Puis s’implique progressivement dans la vie locale, par désir de s’intégrer et de socialiser. D’abord dans un groupe féminin de développement agricole, puis comme présidente d’un centre social dans une commune voisine.

En 1995, on lui demande d’être candidate au poste de première adjointe à la mairie de Crissé. « Je n’avais rien demandé, mais j’ai dit oui. » Pendant 12 ans, elle se familiarise avec les méandres et les complexités de la bureaucratie française, avant d’être élue mairesse.

Politicienne oui, mais sans étiquette politique, précise-t-elle. Parce qu’à son niveau, les affiliations partisanes n’ont pas leur place. 

Ce sont les réalisations concrètes qui comptent.

Ginette Sybille, au sujet de son rôle de mairesse

Cette aventure peu commune est toutefois sur le point de prendre fin. À la mi-mars, Ginette Sybille, 69 ans, profitera des élections municipales en France pour tirer sa révérence. Il était temps de passer le témoin, parce qu’à un certain âge « on est moins représentatif de la société ».

Mais après deux mandats et 25 ans de travail, elle dit partir avec le sentiment du devoir accompli.

Un tour de force

Sous son règne, le village a retrouvé le café et l’épicerie qui étaient fermés depuis plus de deux ans. S’est doté d’un centre de la petite enfance et d’un système d’éclairage digne de ce nom.

Non négligeable : la population de Crissé est aussi passée de 450 à 600 personnes, fruit d’un programme de développement résidentiel. Un tour de force, considérant le phénomène de désertification qui afflige la France des provinces, en particulier la Sarthe, une région où, de son propre aveu, « on ne fait que passer ».

Évidemment, ça ne s’est pas toujours bien passé. Comme partout, il y a eu des guerres de clocher, des bras de fer, voire des insultes, alors que la fonction de maire est, selon elle, « de moins en moins respectée en France ». Plusieurs, d’ailleurs, ne se représenteront pas à ces élections, jugeant le métier trop dangereux.

Certains ne se sont pas privés, non plus, pour lui faire sentir qu’elle venait d’ailleurs. Exceptions confirmant la règle, nuance-t-elle, puisque les Québécois sont généralement bien acceptés dans la Sarthe, qui est « un des berceaux de la Nouvelle-France ».

À la québécoise

Malgré sa pointe d’accent, à peine perceptible, Ginette jure qu’il lui arrive encore de sacrer en québécois.

La moindre des choses, considérant le nom de son village !

Mais ce n’est pas la seule trace qu’elle conserve de ses origines. Pendant notre entrevue, elle passera constamment du « vous » au « tu », comme incertaine de la tonalité à employer.

Son penchant pour l’informel et sa capacité à travailler de façon transversale plutôt que verticale lui ont aussi permis de faire les choses autrement dans l’univers conservateur et hiérarchisé du système politique français.

Un univers qui, manifestement, lui manque déjà.

Quand on lui parle d’un éventuel retour au Québec, Ginette Sybille secoue la tête. Malgré la retraite, pas question de quitter Crissé.

« Toutes ces réflexions et ces débats sur l’avenir vont me manquer. Mais je me suis trop impliquée pour m’éloigner de tout. Ma vie est ici… »