(MONTALEGRE, Portugal) Alors que le Québec tarde à faire le pari du lithium, le Portugal fonce tête baissée dans l’exploration de l’« or blanc », malgré la résistance d’une population divisée sur la question.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Portugal — Découragé, Antonio Nogueira secoue la tête. Mouillé par la pluie, le fermier de 58 ans pointe vers l’horizon. Nous parle de la nature, des rivières, de ses 50 vaches et ses 50 hectares de terre.

Il a fait le choix de s’installer ici et ne le regrette pas. Mais cette vie pourrait bientôt partir en poussière.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Antonio Nogueira : « S'il vont de l'avant, c'est toute ma vie qui disparaît. »

Le gouvernement portugais a récemment donné le feu vert à un projet de mine de lithium dans la commune de Montalegre (nord-est), tout près de la frontière espagnole.

D’ici la fin de l’année, à moins d’un miracle, l’entreprise portugaise Lusorecursos implantera une gigantesque mine à ciel ouvert à quelques centaines de mètres de sa maison. L’équivalent, pour lui, d’un cauchemar.

« Si j’appréhende le projet ? Je suis très inquiet », dit-il.

Il n’est pas le seul.

De patrimoine agricole à site minier

Dans cette région particulièrement intacte, où tout le monde ou presque dépend de l’environnement, ce projet de mine met la population sur les dents.

Comme Antonio, la plupart des habitants sont ici des fermiers vivant de l’agriculture et de l’élevage. Un petit nombre travaillent dans le domaine du tourisme, s’attachant à valoriser un territoire exceptionnel, reconnu en 2018 comme patrimoine agricole mondial par la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture.

Or, plus de 800 hectares de terres seraient sacrifiés pour mettre la mine en route.

La montagne, autour de laquelle sont regroupés les trois villages de Morgade, Rebordelo et Carvalhais, premiers concernés par le projet, serait rasée, puis excavée jusqu’à 150 mètres de profondeur… au moins.

La minière se défend en promettant de créer 500 emplois, ce qui dynamiserait une région passablement vieillissante.

Mais personne n’est dupe.

Les anciens se souviennent encore des ravages causés par les mines de tungstène dans les années 50 et 60, qui n’ont laissé que désolation et pauvreté.

Les autres se demandent pourquoi la population locale n’a pas été consultée, avant que le gouvernement ne cède ce petit bout de paradis, sans même l’ombre d’une étude d’impact.

Pour Maria, habitante de Morgade rencontrée à la sortie du village, c’est en soi un très mauvais signe. « On ne nous a rien dit. On n’est pas informés. Ça n’inspire pas confiance. »

Un sous-sol riche

Avec l’industrie de la mobilité qui est en pleine expansion, jamais la demande de lithium n’a été aussi grande. Ce métal léger est utilisé dans les téléphones cellulaires, mais aussi dans les batteries lithium-ion à la base des automobiles électriques, considérées comme la solution de rechange aux voitures à essence.

Jusqu’ici, l’« or blanc » était surtout l’affaire de la Chine, du Chili, de la Bolivie et de l’Australie. Mais l’Union européenne (UE) entend désormais développer sa propre filière verte, pour alimenter son industrie automobile sans dépendre de l’importation.

De ce côté, le Portugal semble bien placé pour s’imposer comme un acteur de premier plan : le sous-sol de ce petit pays de la péninsule ibérique serait particulièrement riche en lithium avec 2500 kilomètres carrés de territoire exploitable, selon les autorités, pour environ 0,4 % des réserves mondiales.

De 400 tonnes en 2017, la production passerait ainsi à 25 000 tonnes en 2021, ce qui placerait le pays devant la Serbie, la Finlande et la République tchèque, et en ferait un leader de l’UE.

Depuis 2016, l’État portugais aurait en outre reçu 40 demandes de permis pour la prospection (dont deux par des compagnies canadiennes : Supreme Metal Corp et BullRun Capital Inc.) et devrait lancer d’ici l’été un nouvel appel d’offres international.

La mine de Lusorecursos, à Montalegre, serait ainsi la première d’une redoutable ruée vers l’or blanc, qui pourrait permettre au pays de peser dans l’économie européenne après des années d’austérité.

« C’est criminel ! »

Mais les ambitions du gouvernement sont contrariées par de nombreuses poches de résistance partout au pays, qui ont suscité l’attention médiatique nationale et internationale.

Dès qu’on arrive dans le village de Morgade, le message est clair. Une demi-douzaine de banderoles accrochées au bord de la route disent « Non à la mine, oui à la vie » (Não à mina, sim à Vida) ou, tout simplement « Non à la mine ».

La société minière s’efforce depuis plusieurs mois de convaincre la population locale des bénéfices économiques du projet. Mais très peu ont été séduits par ce chant des sirènes.

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Vítor Afonso

Cinq cents emplois ? Difficile à croire, même s’ils implantent une raffinerie à côté. Et même si c’était le cas. Combien de temps cela durera-t-il ? Trente ans ? Et après ? À long terme, ce n’est pas soutenable…

Vítor Afonso, membre du Mouvement contre l’exploitation des ressources minières dans la municipalité de Montalegre

Tous, bien sûr, s’inquiètent des inévitables impacts sur l’environnement.

Les ravages causés par l’extraction du lithium sont bien documentés. Selon les militants antimines, aucune précaution ne garantit que la région sera préservée. Pollution de l’air, contamination de l’eau, des sols. Destruction d’espèces menacées. Paysages condamnés. Biodiversité fragilisée. Le tout à quelques kilomètres d’un immense barrage d’eau potable et d’un parc national protégé.

« C’est criminel que l’État donne son autorisation », résume Victor Barroso, créateur de Nomad Planet, un camp d’écotourisme implanté dans la région.

Pour cet ancien ingénieur en environnement, qui loue des yourtes et des cabanes dans les arbres, l’impact économique sera, du reste, significatif. « Mes clients sont des citadins qui viennent pour s’évader du stress. Avec la mine, tout va changer », dit-il.

Malaise et méfiance

Pour protester, la population de Morgade a boycotté les dernières élections européennes et législatives. Seules trois personnes dans le village ont refusé de suivre la consigne. « Ça a créé un malaise, de la méfiance », admet Vítor Afonso.

Dans le reste du Portugal aussi, la mobilisation s’organise.

En août, une « intervention » a eu lieu dans les montagnes de la Serra da Estrela, avec 400 militants filmés du ciel par des drones. En septembre, une manifestation a attiré plus de 1000 personnes dans la capitale Lisbonne, attirant l’attention des médias nationaux. L’affaire est depuis remontée jusqu’à l’Assemblée de la République et certains partis d’opposition appuient ouvertement la résistance.

Suffisant pour freiner la prospection ? Rien n’est moins sûr. « La détermination du gouvernement ne fait pas de doute », observe Victor Barroso, désillusionné. « Une fois que la boîte de Pandore sera ouverte, ils ne vont pas se limiter. »

À Morgade, on attend toujours les premiers coups de pioche. Si certains gardent espoir, on sent dans l’air une forme de résignation face au rouleau compresseur de l’économie et de la volonté politique. La résignation du petit peuple et du gros bon sens.

« Pour moi, ce sera la fin, conclut Antonio Nogueira, posté devant son tracteur. Les cours d’eau vont être contaminés. Mes récoltes seront foutues. Je ne pourrai plus nourrir mes vaches. Tout sera pollué. »

« Que me restera-t-il ? Je n’aurai plus qu’à partir… »