Coup de tonnerre dans le ciel de Moscou. Le président russe Vladimir Poutine a annoncé lors de son traditionnel discours sur l’état de la nation vouloir procéder à une dizaine d’importants changements constitutionnels. À peine trois heures plus tard, le premier ministre Dimitri Medvedev annonçait sa démission, entraînant avec lui tout son gouvernement. Il a aussitôt été remplacé par un obscur fonctionnaire du fisc, Mikhaïl Michoustine.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Cette vague de décisions survenues en cascade mercredi a provoqué la consternation et la confusion, autant en Russie que dans la communauté internationale.

Dans une démocratie libérale classique, la même séquence d’évènements serait interprétée comme un geste de protestation devant un virage politique mal reçu, un signe de divorce entre un président et le gouvernement.

Mais nous sommes en Russie et les experts analysent le revirement de mercredi à travers une tout autre grille de lecture. Ce qu’ils essaient d’y lire, plutôt, ce sont des signaux indiquant ce que Vladimir Poutine compte faire après l’expiration de son quatrième mandat présidentiel, qui arrive à échéance en 2024.

Toute l’opération vise probablement à permettre au président de 67 ans de « partir sans partir, d’assurer sa base arrière et de se trouver un successeur loyal », suppute Guillaume Sauvé, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

Ce qu’on y comprend, c’est que Vladimir Poutine ne cherchera pas un nouveau mandat présidentiel, mais qu’il veut s’assurer « que son successeur poursuivra sa politique et sera en mesure de gérer le pays en évitant les conflits internes, et en gardant un État fort et cohérent », déduit Tatiana Stanovaya, chercheuse affiliée au centre Carnegie à Moscou.

Président en série

Petit rappel : Vladimir Poutine a été élu président de la Russie une première fois en 2000, puis réélu en 2004 pour un deuxième mandat consécutif – le maximum prévu par la Constitution russe.

En 2008, petite entourloupette : il a changé de poste avec son premier ministre Dimitri Medvedev, qui a présidé le pays jusqu’en 2012. Vladimir Poutine a alors été élu pour un nouveau mandat – cette fois de six ans –, puis pour une autre fois en 2018. Tandis que Dimitri Medvedev a repris son rôle de premier ministre.

Mais cette danse à deux avait des limites. L’aura de Medvedev a fini par pâlir. Longtemps populaire, car incarnant aux yeux des classes moyennes russes un style de pouvoir moins rigide, Dimitri Medvedev a fini par décevoir en se rangeant derrière le président Poutine, rappelle Guillaume Sauvé. Les deux hommes ont aussi eu leur part de divergences, à l’époque où leurs rôles avaient été inversés (notamment au sujet de l’intervention internationale en Libye, à laquelle la Russie avait donné le feu vert en 2011, sous la présidence de Medvedev.)

Bref, aux yeux du président Poutine, « Medvedev était devenu un boulet », résume Guillaume Sauvé.

En orchestrant cette spectaculaire démission, Vladimir Poutine « veut rendre son départ de la présidence moins risqué », avance Tatiana Stanovaya. En offrant la direction du gouvernement à Mikhaïl Michoustine, un « exécutant sans expérience en politique publique », le président russe montre qu’il veut garder les rênes du pouvoir. Reste à voir à qui il confiera sa propre succession.

Quel rôle pour Poutine ?

Une fois ces grandes manœuvres bouclées, quelle place dans la nouvelle configuration de pouvoir s’arrogera l’homme fort du Kremlin ? Ici, les experts se perdent en conjectures. Mais les changements constitutionnels d’hier en donnent peut-être une idée.

Parmi la dizaine de modifications annoncées mercredi, l’une prévoit de donner un « statut constitutionnel » au Conseil d’État, une sorte d’organe consultatif rassemblant les différentes sphères de pouvoir que Poutine avait mis sur pied au début de son règne. Sa création avait été vue comme une compensation accordée aux gouverneurs qu’il venait de dépouiller d’une grande partie de leurs pouvoirs.

Longtemps informel, ce Conseil a été renforcé une première fois en 2018. Une fois inscrit dans la Constitution, il pourrait devenir une sorte de lieu de pouvoir d’arrière-scène – où l’actuel maître du Kremlin pourrait atterrir une fois qu’il se sera éclipsé de la présidence. Et d’où il pourrait continuer à exercer son pouvoir d’influence.

Il y a des mois que le Tout-Moscou se demande quelle stratégie Vladimir Poutine déploiera pour ne pas quitter le pouvoir en 2024. L’une des voies possibles aurait été de modifier la Constitution pour abolir la limite de mandats. L’autre aurait consisté à refaire le numéro de danse de 2008. Tout indique qu’il a choisi une troisième voie : rebrasser les cartes du pouvoir pour se donner un nouveau rôle, dans un nouveau poste.

Vladimir Poutine peut se le permettre. Alors que sa popularité a piqué du nez en 2018 (il avait alors perdu 15 points dans les sondages mesurant ses appuis dans la population), l’opinion publique s’est stabilisée depuis, et une partie du mécontentement a été canalisée vers Dimitri Medvedev.

Résultat, selon Tatiana Stanovaya : si une élection présidentielle devait avoir lieu demain matin, Vladimir Poutine l’emporterait au premier tour.

Il semble dorénavant prêt à céder sa place. Mais pas le pouvoir.