L’ex-président français Nicolas Sarkozy se trouve dans la ligne de mire de la justice française, qui le talonne depuis son départ du pouvoir sur plusieurs dossiers. Le principal intéressé se dit victime d’une cabale politique et médiatique alors que s’ouvre à Paris un procès pour corruption qui met en relief l’importance de ses ennuis.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

L’affaire Bismuth

Dans cette affaire dite aussi « des écoutes », Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog sont soupçonnés d’avoir tenté d’obtenir d’un avocat général de la Cour de cassation, Gilbert Azibert, des informations protégées sur une procédure engagée par l’ex-président pour récupérer des agendas personnels saisis dans une autre affaire. Une mise sur écoute avait permis d’apprendre que MM. Sarkozy et Herzog parlaient notamment sur une ligne enregistrée sous le nom d’un ami de lycée, Paul Bismuth, et mené à la découverte d’un « pacte de corruption » allégué avec M. Azibert. Selon la justice, l’ancien chef d’État se serait engagé à l’aider à obtenir un poste convoité à Monaco en échange de son aide pour faire annuler la saisie des carnets en question. Les trois hommes étaient attendus lundi au tribunal correctionnel de Paris pour l’ouverture du procès, mais les procédures ont tourné court en l’absence de M. Azibert. Son avocat a demandé un report en évoquant des ennuis de santé qui seront évalués jeudi avant de décider s’il peut comparaître par visioconférence.

L’affaire du financement libyen

L’écoute qui a permis de surprendre les échanges problématiques dans l’affaire Bismuth était menée à l’origine pour faire la lumière sur des allégations d’une autre nature. Les enquêteurs s’intéressaient à la possibilité que la Libye, sous la gouverne de Mouammar Kadhafi, ait contribué illégalement par des millions d’euros au financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. L’ancien chef d’État ne cesse de répéter que l’affaire est « grotesque » et a réagi avec satisfaction il y a 10 jours lorsqu’un témoin important dans l’affaire est revenu sur sa version des faits. L’homme d’affaires libano-français Ziad Takieddine, qui prétendait avoir versé un total de 5 millions d’euros à M. Sarkozy et à un proche collaborateur, Claude Guéant, pour sa campagne a déclaré que l’argent avait servi à d’autres fins et qu’aucune somme n’avait été versée au politicien lui-même. Fabrice Arfi, journaliste d’enquête de Mediapart qui travaille sur l’affaire depuis des années, a indiqué lundi à La Presse que M. Takieddine n’a accordé qu’une brève entrevue à des médias sans chercher à renier le témoignage livré à plusieurs reprises à des juges d’instruction. Nombre « d’éléments matériels » viennent par ailleurs soutenir la thèse du financement libyen illégal, relève M. Arfi. L’ancien chef d’État, qui était déjà mis en examen sous trois chefs dans cette affaire, a vu s’en ajouter un quatrième à la mi-octobre après une longue audition, celui pour « association de malfaiteurs ».

L’affaire Bettencourt

L’affaire Bettencourt, du nom d’une riche héritière de L’Oréal, Lilianne Bettencourt, a fait la manchette en France pendant des années jusqu’à la conclusion d’un retentissant procès en 2015. Plusieurs de ses anciens collaborateurs et amis ont été reconnus coupables d’avoir abusé de sa faiblesse psychologique pour détourner une partie de sa fortune. Les juges d’instruction s’étaient intéressés au comportement de Nicolas Sarkozy dans cette affaire en raison d’allégations évoquant un versement illicite de fonds destinés à sa campagne par Mme Bettencourt, mais il a pu bénéficier d’un non-lieu en 2013 « en l’absence de charges suffisantes ». Des témoins avaient affirmé notamment que l’héritière se plaignait d’être sollicitée par le politicien. C’est dans le cadre de cette enquête que la saisie des agendas de l’ex-président au cœur de l’affaire des écoutes était survenue.

L’affaire Bygmalion

Une autre affaire de financement illégal allégué, ciblant cette fois la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy de 2012, fera l’objet d’un procès au printemps prochain. Une firme française ayant organisé plusieurs rassemblements politiques, Bygmalion, est soupçonnée d’avoir produit de fausses factures pour permettre de dissimuler le fait que le budget de campagne de l’ex-président avait largement dépassé le seuil légal autorisé. Une partie des coûts de production étaient facturés à son parti plutôt qu’à son budget de campagne pour tromper les autorités. Le stratagème aurait permis de dissimuler des dépenses de près de 20 millions d’euros. Quatorze personnes sont accusées en lien avec l’affaire, y compris l’ex-chef d’État, qui n’avait pas connaissance selon la justice de l’existence de factures frauduleuses. Il est soupçonné d’avoir engagé des dépenses supplémentaires importantes alors qu’il avait été avisé par des comptables des risques de dépassement de coûts.

La justice en procès

Nicolas Sarkozy avait réagi avec indignation en 2014 à la suite de l’annonce de sa mise en accusation dans l’affaire des écoutes, évoquant une procédure ayant pour seul objectif de donner de lui « une image qui n’est pas conforme à la réalité ». Il a véhiculé des accusations similaires en lien avec l’affaire du financement libyen, parlant en 2019 d’un scandale « politique, médiatique, crapuleux » pour lequel « tous auront à rendre des comptes ». Fabrice Arfi, de Mediapart, note que l’ancien chef d’État a utilisé le stratagème à plusieurs reprises. « Au lieu de répondre sur les faits, il décide de voir des complots partout », relève le journaliste, qui reproche au politicien de sciemment vouloir détourner l’attention du public par des attaques « populistes » contre le système judiciaire. La situation ne doit pas faire oublier qu’il se trouve en « mauvaise posture » dans certains dossiers, dont celui du financement libyen, relève M. Arfi. Nicolas Sarkozy pourrait devenir le deuxième ex-président condamné en justice après son prédécesseur, Jacques Chirac, qui avait écopé deux ans de prison avec sursis en 2011 dans une affaire d’emplois fictifs.