Jouer au rugby n’est pas une mince affaire dans un pays où l’on attend essentiellement des femmes qu’elles « trouvent un travail, se marient, et c’est tout ». Mais une petite révolution est en marche au Kosovo. Et les mœurs pourraient changer au fil des matchs de la jeune ligue féminine.

Anne-Marie Provost
Collaboration spéciale

Le lendemain de leur premier entraînement de rugby sur un terrain de Pristina, capitale du Kosovo, Afërdita Bytyçi et Mergimtare Berisha ont dû se poser une question délicate.

Comment allaient-elles annoncer la nouvelle à leurs proches dans leur village d’origine ? Elles connaissent bien la mentalité des Kosovars et elles se doutaient que leur décision ne serait pas bien accueillie.

« Il n’y a pas beaucoup de filles qui font du sport. Nous sommes censées obtenir notre diplôme, trouver un travail, nous marier, et c’est tout », explique Afërdita, 27 ans, étudiante en droit à l’université.

Lorsqu’elles se sont résolues à en parler, les réactions de leurs proches n’ont pas été très favorables. « C’était un peu difficile », laisse tomber Afërdita. Mergimtare, 25 ans, affirme s’être fait dire que le sport est une perte de temps, et que « le rugby est pour les hommes bien bâtis et pas pour les femmes comme nous ».

« Ici, on ne s’attend pas des femmes qu’elles soient partie prenante de la sphère publique », analyse Adelina Tërshani, coordinatrice du Kosovo Women’s Network, organisation non gouvernementale qui représente plus de 150 groupes de femmes.

Même si certaines obtiennent de bons diplômes, la société attend des femmes qu’elles donnent d’abord la priorité à leur famille. Par conséquent, elles sont seulement 14 % à occuper un emploi au Kosovo, selon des statistiques de l’organisme. Et quand elles sortent de leur « bulle privée », les femmes font souvent face à de la discrimination.

Même à Pristina, pourtant réputé plus ouvert d’esprit que les communautés rurales, Afërdita et Mergimtare ont fait face à la discrimination. « Il n’y avait pas beaucoup de soutien », lance Afërdita. Mais elles étaient déterminées à jouer et leurs familles ont fini par accepter la situation. « Elles ont compris qu’elles ne pourraient pas nous arrêter », dit-elle.

72 femmes

Le rugby est récent au Kosovo, qui a proclamé son indépendance de la Serbie en 2008. Le sport fut d’abord pratiqué par des soldats déployés pour des opérations de maintien de la paix après la guerre, qui a pris fin en 1999, et des expatriés travaillant pour des organisations internationales. Il s’est tranquillement fait connaître au sein de la population locale. Le premier club féminin du pays est tout jeune : trois ans à peine.

PHOTO ATDHE MULLA, COLLABORATION SPÉCIALE

Drita Shujaku (à gauche) et Jerinë Musliu (à droite) font partie des rares joueuses de rugby du Kosovo.

C’est à force de campagnes soutenues sur les réseaux sociaux et de bouche-à-oreille que le club s’est implanté. Des données de la Fédération de rugby du Kosovo indiquent qu’elles sont aujourd’hui 17 femmes à jouer pour le club de Pristina. En incluant les regroupements pour enfants qui ont vu le jour depuis quelques années, elles sont 72 à pratiquer ce sport dans ce pays de 1,8 million d’habitants.

Mettre le club sur pied a été un exercice ardu raconte sa fondatrice, Bronwyn Jones, originaire de New York et qui réside au Kosovo depuis des années. Le recrutement aussi. Pendant plusieurs mois, le club n’a compté qu’une poignée de femmes. Et il s’agissait essentiellement d’expatriées. « Cela a pris un bon moment avant que ce soit principalement des Kosovares », dit-elle.

Changer les mentalités

Le club a dû interrompre ses entraînements hebdomadaires et les matchs, pandémie oblige, mais a repris ses activités sept mois plus tard. Elles étaient une douzaine lors de leur retour à l’entraînement, fin octobre, avec de nouvelles règles limitant les contacts. Pendant près d’une heure, les joueuses ont enchaîné les exercices sous le regard de leur entraîneur, Mark Barrett, un Canadien d’origine travaillant pour une organisation internationale qui vise à intégrer le Kosovo à l’Union européenne.

Comme plusieurs de ses coéquipières, c’est pour l’esprit d’équipe, la confiance en soi qu’elle en retire et la chance de jouer dans une équipe entièrement féminine que Drita Shujaku, 24 ans, joue au rugby. « Je n’avais jamais connu ça avant », dit-elle.

Elle l’a caché pendant un bon moment à son père. « Il pense que le sport est une perte de temps, une distraction », explique-t-elle. Mais elle pense que sa génération a une mentalité différente. « Les plus jeunes trouvent ça impressionnant et cool que je joue au rugby. Je pense que le sport connaîtra une croissance », dit-elle.

Reste que, pour l’instant, il est difficile de recruter de nouvelles joueuses. Plusieurs participent à un seul entraînement pour ensuite ne jamais revenir, témoigne Jerinë Musliu, qui est impliquée dans l’équipe depuis plus de deux ans. La jeune femme de 25 ans commente maintenant des matchs de rugby à la télévision kosovare avec une autre coéquipière ; elles sont les premières femmes à le faire au pays.

Il faut montrer aux gens que nous ne sommes pas faites pour rester à la maison, nous occuper des enfants et cuisiner.

Jerinë Musliu

Afërdita Bytyçi, depuis peu présidente de la toute jeune Fédération de rugby du Kosovo, ajoute qu’elle ressent une grande pression sociale de performance. « Parce que, sinon, les gens vont venir voir mes proches et leur dire : “vous l’envoyez à Pristina pour étudier, mais elle fait du sport”, dit-elle. Nous devons être excellentes dans notre carrière et au rugby pour inspirer d’autres personnes, pour démontrer que le sport n’est pas une perte de temps. »

Quand des athlètes féminines font bonne figure dans les compétitions, cela peut aussi avoir un impact positif pour les générations plus jeunes. « Les filles peuvent les regarder et se dire qu’elles peuvent faire comme elles. Nous avons encore besoin de modèles qui font quelque chose pour la première fois, dit Adelina Tërshani. Ça change de plus en plus parce que les femmes en ont assez d’être reléguées au second plan. »