Ce n’est pas qu’au Québec que la rentrée scolaire sème l'inquiétude. En France, où l’épidémie de COVID-19 semble repartir de plus belle, le retour en classe est marqué par l’insécurité et le scepticisme.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(Paris) Mardi prochain, 12,3 millions d’élèves français vont reprendre le chemin de l’école. Mais comme au Québec, cette rentrée inquiète.

Alors que la France connaît un sérieux rebond des cas de COVID-19, que certains n’hésitent pas à qualifier de « deuxième vague » de l’épidémie, parents et professeurs estiment que le plan sanitaire du gouvernement n’est pas adapté à l’ampleur du défi.

« Je suis sceptique, confie Sophie, mère de deux ados, de 13 et 15 ans. Je ne crois pas en la possibilité de reprendre les cours en présentiel dans des conditions acceptables et cohérentes. Dans le collège et le lycée de mes enfants, en plein Paris où ils sont 35 par classe à pousser les murs, c’est juste impossible de respecter le plan sanitaire. C’est inconcevable. »

Sept mille nouveaux cas d’infection ont été déclarés vendredi dans l’Hexagone, du jamais vu depuis avril. Au point que 21 départements français sont désormais classés en « zone rouge », c’est-à-dire avec circulation active du virus. Plus de 5400 nouveaux cas d’infections avaient été déclarés samedi au cours des 24 dernières heures.

PHOTO ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation de la République française

Dans ce contexte, difficile d’imaginer un retour en classe « aussi normal que possible », pour citer le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, qui s’est voulu rassurant, en conférence de presse cette semaine. Que ce soit chez les parents ou chez les enseignants, il y a déjà beaucoup de grincements de dents.

Un plan avant le rebond

Il faut savoir que le plan sanitaire du gouvernement a été établi en juillet, alors que l’épidémie était au plus bas. On lui reproche aujourd’hui de ne pas avoir été suffisamment ajusté en fonction du regain épidémique actuel.

Dans les grandes lignes, ce plan prévoit que tous les élèves reprendront le chemin de l’école le 1er septembre, mais que le masque sera obligatoire pour tous à partir de 11 ans.

Le système des « silos » a cependant été abandonné et le « brassage » des élèves est permis, bien que l’on prône la distanciation physique : cafétéria, cour de récré, il sera techniquement possible de se mélanger. Mais il reviendra aux établissements et aux autorités locales de prendre leurs initiatives. Le ministre de l’Éducation « recommande » toutefois qu’il n’y ait pas de brassages interniveaux.

Dans le cas, enfin, où des établissements devraient se mettre en quarantaine pour cause de « cluster », comme on appelle les éclosions en France, il n’est pas exclu que l’enseignement à distance soit adopté, du moins temporairement.

Des parents inquiets

Pour la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), ce plan sanitaire est viable sur papier. Mais en pratique, « c’est une catastrophe et un échec », estime son porte-parole, Diego Arenas.

Il y a un protocole qui est mis en place, mais les moyens pour le mettre en œuvre ne sont pas au rendez-vous. Il faut maintenant allier la lettre et l’acte.

Diego Arenas, porte-parole de la Fédération des conseils de parents d’élèves

M. Arenas se demande notamment pourquoi la France n’embauche pas plus d’enseignants, comme en Italie, afin de multiplier les groupes et de faciliter la distanciation physique, quitte à réquisitionner des locaux vides. « Pour l’instant, il y a trop d’élèves dans les classes. » Il estime en outre que l’enseignement à distance devrait d’ores et déjà s’imposer dans les 21 départements actuellement en zone rouge. Quant au masque, obligatoire, il devrait être gratuit, ce qui n’est pas le cas.

« Certaines familles n’en ont pas les moyens, dit-il en évoquant un budget d’au moins 200 euros par an. C’est une honte. »

Dans le milieu, on se fait finalement peu d’illusions. Si tous s’accordent pour dire que le retour en classe est prioritaire et nécessaire, le sentiment général est que cette rentrée n’aura rien de « normal », malgré ce qu’en dit le ministre, et que bien des déraillements sont possibles.

Pour Francette Popineau, directrice d’une école maternelle accueillant 175 enfants, il y a encore « trop de questions sans réponses » et de bien étranges mesures gouvernementales à observer.

« S’il y a du brassage d’élèves comme il en est question, cela m’inquiète. Au niveau d’une classe, c’est normal. Mais que toute l’école se côtoie ? Quand il y en a un qui a le COVID, difficile de dire qui il a vu ou pas dans la cour d’école… Pour moi, on prend des risques. Ce sera difficile de retracer les contacts. On va finir par fermer des écoles. Est-ce que c’est le bon calcul ? »

Même son de cloche chez Sophie, mère monoparentale, qui appréhende déjà la suite.

« Je vois ça venir. Ça va être un joyeux n’importe quoi, conclut-elle. Au bout d’une semaine, je ne serais pas surprise qu’ils reprennent les cours en visioconférence sous prétexte de mesures sanitaires. Sauf que moi, j’ai une profession libérale. Si je reste à la maison, je ne suis pas payée. Il va falloir gérer… »

Ailleurs en Europe

Certains sont déjà retournés en classe, d’autres s’apprêtent à le faire. Tour d’horizon d’une rentrée européenne multiple.

Allemagne

La moitié des élèves allemands ont repris le chemin des classes le 10 août. Mais plusieurs établissements ont déjà dû refermer leurs portes, entièrement ou partiellement, pour éviter que le virus ne se propage à nouveau. C’est notamment le cas en Rhénanie-du-Nord–Westphalie, où 34 écoles ont dû fermer totalement ou partiellement à cause de centaines de contaminations. Précisons qu’en Allemagne, les protocoles sanitaires varient selon les États fédéraux. Certains Länder n’obligent pas le port du masque, d’autres privilégient la tenue de cours à l’extérieur.

Suisse

En Suisse, la rentrée a aussi eu lieu le 10 août. Les moins de 15 ans ne sont pas obligés de porter le masque, mais le lavage des mains doit avoir lieu régulièrement.

Italie

L’Italie fut le premier pays européen à fermer ses écoles, et sera l’un des derniers à les rouvrir. À partir du 14 septembre, les petits Italiens ne partageront pas leurs pupitres et le masque sera imposé en classe à partir de 6 ans, si la distanciation physique n’est pas possible. Après six mois sans école, ce retour en classe était « fondamental », a confié la ministre italienne de l’Éducation, Lucia Azzolina, au quotidien La Repubblica. Des centaines de nouveaux enseignants ont été embauchés, exceptionnellement, pour l’occasion.

Royaume-Uni

En Écosse, la rentrée a eu lieu le 14 août. Le masque n’est pas obligatoire, mais on demande de respecter la distanciation physique et de limiter au maximum le « brassage ». En Angleterre, où le retour en classe est prévu le 2 septembre, le premier ministre a finalement décidé cette semaine d’imposer le port du masque aux élèves du secondaire dans les zones où l’épidémie reste forte.

Espagne

En Espagne, le port du masque est obligatoire pour tous les élèves de plus de 6 ans. Tous devront par ailleurs garder une distance de 1,5 m entre eux et ne fréquenter que les élèves de leur classe.

Monténégro

Au Monténégro, on ne prend pas de risques. On a tout simplement décidé de reporter la rentrée d’un mois. Le retour en classe aura lieu le 1er octobre.