Du roi Philippe 1er à l’acteur Ben Affleck, le dossier sombre du Congo belge serait-il en voie d’être résolu ?

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(Bruxelles) « C’est un geste fort, ça, c’est clair. »

L’historien Vincent Dujardin est formel : ce qui s’est passé la semaine dernière à Bruxelles est un gros truc. Un truc que personne n’avait vu venir, même si la question de la décolonisation est plus présente que jamais.

Mardi, dans une lettre adressée au président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, le roi des Belges, Philippe 1er, a exprimé ses « plus profonds regrets » pour les « blessures, les souffrances et les humiliations » causées par la Belgique pendant la période coloniale.

Celui-ci a notamment évoqué des « actes de violence et de cruauté » lors de la première période de colonisation (entre 1885 et 1908) quand le Congo était la propriété personnelle du roi Léopold II, son arrière-grand-oncle.

La nouvelle a fait la une de tous les journaux belges. Et le tour des médias internationaux. Avec raison. Car c’est la première fois qu’un monarque belge reconnaît ainsi les torts causés par la Belgique en RDC. Son geste est d’autant plus symbolique qu’il a été fait le 30 juin, jour du 60e anniversaire de l’indépendance du Congo.

PHOTO STÉPHANIE LECOCQ, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des spectateurs assistent au spectacle des célébrations du 60e anniversaire de l’indépendance du Congo dans le quartier de Matonge, à Bruxelles.

Il parle des cruautés, des discriminations, des blessures. Ces mots sont quand même assez forts. C’est une reconnaissance au sommet de l’État belge du sombre passé de la colonie. Il y a une véritable portée historique. Selon moi, ce sera un texte majeur de son règne.

Vincent Dujardin, historien

Mais l’historien ne s’étonne pas de la démarche. Selon lui, l’histoire coloniale belge a toujours été une « préoccupation » pour Philippe 1er, 60 ans, qui a succédé à Albert II en 2013. Il était logique qu’il soit le premier à faire acte de contrition.

Horreurs et erreurs

La Belgique n’a régné que 75 ans sur ce pays d’Afrique centrale (1885-1960). Assez longtemps pour s’enrichir pleinement et prendre sa place parmi les puissances coloniales d’Europe.

Rien de très différent des autres pays colonisateurs, comme la France et la Grande-Bretagne. Aucune colonisation ne s’est faite sans heurts ni tragédies. Mais les horreurs que l’on rapporte sur le passé colonial belge, en particulier sous Léopold II, semblent défier toute concurrence.

PHOTO JUNG YEON-JE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le roi Philippe 1er

Dès le tournant du XXe siècle, le journaliste britannique E.D. Morel avait sensibilisé l’opinion publique en rapportant les exactions commises au Congo par les Belges, évoquant notamment des tueries et des mains coupées pour insoumission dans les plantations de caoutchouc.

Dans son livre Le soliloque du roi Léopold, paru en 1905, l’écrivain américain Mark Twain avance quant à lui le nombre de 10 millions de morts – statistique encore largement citée pour parler du « génocide » belge au Congo, mais aussi de plus en plus contestée.

Selon l’historien Vincent Dujardin, il est virtuellement impossible de calculer le nombre de morts autochtones sous Léopold II, pour la simple raison qu’on ne connaît pas la démographie du pays à cette époque. Le nombre de 10 millions repose sur des « extrapolations sans doute erronées ».

Ce qui « n’excuse en rien » ce qui a pu se passer là-bas, s’empresse-t-il d’ajouter.

Selon lui, il serait sans doute plus réaliste de parler de « 500 000 à 5 millions de morts », pour la plupart dues à la dénatalité, aux maladies amenées par les Blancs et, oui, aux violences physiques.

Un premier pas

La Belgique n’a jamais présenté d’excuses officielles pour l’ensemble de son œuvre au Congo. Mais la pression s’est accentuée ces dernières années, sous l’impulsion des groupes antiracistes et décoloniaux, qui demandent réparation financière et restitution d’ossements sacrés conservés dans les musées belges.

Aux yeux de la militante Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’association Bamko, les regrets exprimés par le roi Philippe sont en ce sens un « bon premier pas », la famille royale ayant été jusqu’ici « très muette » sur ce dossier.

Mais il en faudra plus pour vider la question. D’autant qu’en matière de dédommagement, les regrets n’ont pas la même portée légale que les excuses.

PHOTO VIRGINIA MAYO, ASSOCIATED PRESS

La militante Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’association Bamko, devant la statue vandalisée du roi Leopold II.

Des excuses peuvent amener à un travail des juristes sur des questions de réparation et de restitution. Par contre, les regrets, on ne peut rien en faire. Le regret est un monologue. Alors que les excuses sont un début de dialogue…

Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’association Bamko

Une commission et un film

On comprend que le dossier est loin d’être clos. Peut-être se referma-t-il avec la « commission vérité et réconciliation » qui vient d’être mise sur pied pour faire la lumière sur le passé colonial de la Belgique.

Une vingtaine d’experts, dont de nombreux historiens, seront invités à faire des propositions à l’automne, un pas de plus vers la reconnaissance complète de la responsabilité du pays dans les crimes de la colonisation.

Mireille-Tsheusi Robert émet toutefois des doutes sur la composition de l’équipe, qui manque selon elle de sociologues, d’anthropologues et surtout de juristes pour évaluer les questions de réparation.

« En plus, le président est un Blanc et le vice-président est un Noir », lance-t-elle, sous-entendant que ça commence mal. « Pourquoi ne pas avoir fait une coprésidence ? »

Quelles conclusions ? Quelles excuses ? Quelles réparations ? Réponses à venir. Mais la Belgique ne peut plus nier cette encombrante page de son histoire.

Signe des temps : même Hollywood s’en mêle.

On a appris, il y a un an, que Ben Affleck allait produire un long métrage sur le sombre passé colonial de Léopold II, dont la sortie est prévue à l’automne. Il serait étonnant que le film, basé sur le livre Les fantômes du roi Léopold (1998), charge en règle du journaliste américain Adam Hochschild, réhabilite l’ancien monarque.

Malgré tout, il est encore des Belges pour défendre le passé colonial du pays. C’est le cas de Thierry Claeys Bouuaert, président de Mémoires du Congo, association dont la mission est de valoriser l’héritage du Congo belge.

M. Bouuaert, qui a été banquier en RDC pendant 30 ans, convient que la colonisation a ses torts. Mais il regrette qu’on diabolise aujourd’hui la présence belge en Afrique centrale.

« Je suis presque content que ce film vienne à ce moment-ci. Parce qu’il va pouvoir être assez rapidement démenti. Il va falloir que Ben Affleck explique que c’est une fiction, parce que c’en est une… Il y a eu des blessures au Congo belge, c’est vrai. Mais il y a aussi eu énormément de bon.

« L’arrivée de l’homme blanc, avec ses habitudes et ses coutumes, a quand même permis à ce pays d’évoluer… »