(Bruxelles) Boris Johnson n’avait pas besoin de ça. Déjà critiqué pour sa gestion problématique de l’épidémie de coronavirus, le premier ministre britannique est mis dans l’embarras par une controverse spectaculaire impliquant son conseiller spécial, Dominic Cummings.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Éminence grise de Johnson, présenté comme l’« architecte du Brexit », Cummings est accusé d’avoir contrevenu aux règles du confinement en se rendant à la fin de mars chez ses parents, à 400 kilomètres de Londres, alors qu’il présentait des symptômes de la COVID-19.

Une « liberté » qui ne passe manifestement pas au Royaume-Uni.

« Il [Cummings] a renforcé l’idée qu’il y avait une règle différente pour le gouvernement et pour le reste de la population », résume Tim Bale, spécialiste du Parti conservateur britannique.

Cela contrarie des notions, très ancrées dans ce pays, d’équité et une profonde haine de l’hypocrisie.

Tim Bale, spécialiste du Parti conservateur britannique

L’affaire a été révélée vendredi dernier par les quotidiens The Guardian et The Daily Mirror. Mais ce qui s’annonçait comme une polémique passagère est en train de se transformer en vrai scandale, dans ce pays où l’épidémie de coronavirus a officiellement fait près de 37 000 morts.

À la colère populaire, qui s’exprime à droite comme à gauche, s’ajoute le tir groupé des médias, qui réclament haut et fort la démission de Cummings. Aucun quotidien, même les très conservateurs The Times et The Daily Mail, ne semble vouloir absoudre le special adviser de 48 ans.

L’affaire ébranle jusque dans les rangs des « tories » de Boris Johnson, où les agissements de Cummings sont loin de faire l’unanimité. Mardi, le secrétaire d’État pour l’Écosse, Douglas Ross, a démissionné avec fracas pour protester contre ce manquement clair à l’éthique.

Son tweet, publié le même jour, résume assez bien l’humeur ambiante. « Des habitants de ma circonscription n’ont pas pu dire au revoir à leurs proches, des familles n’ont pas pu faire leur deuil ensemble, des gens n’ont pas pu visiter leurs proches malades parce qu’ils suivaient les recommandations du gouvernement… Je ne peux pas, en toute bonne foi, dire qu’ils avaient tous tort et qu’un conseiller du gouvernement avait raison. »

Cette démission survient au lendemain d’une conférence de presse, au cours de laquelle Cummings n’a exprimé « ni regret ni excuse », ce qui n’a fait que mettre plus d’huile sur le feu.

Celui-ci assure avoir agi de manière « légale et raisonnable ». Mais les explications du conseiller, qui dit s’être déplacé à Durham, à 400 kilomètres au nord de Londres, pour confier son fils à ses parents parce que lui et sa femme craignaient d’être infectés, n’ont pas convaincu grand monde. Et encore moins sachant qu’il s’est aussi rendu, dans la foulée, au château médiéval de Barnard, à 40 km de Durham, soi-disant pour vérifier s’il pouvait conduire en sécurité, parce que ses yeux avaient été affectés par le virus !

Sans lui, Boris Johnson…

PHOTO ANDREW PARSONS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Boris Johnson continue de défendre son conseiller spécial Dominic Cummings, plongé dans la tourmente après avoir violé les règles du confinement.

Cummings n’est pas la première personnalité politique britannique à violer les mesures de confinement. La responsable des services sanitaires écossais, Catherine Calderwood, a été obligée de démissionner début avril, après s’être rendue dans sa résidence secondaire.

Mais le cas de Cummings, personnage puissant et contesté, est beaucoup plus explosif.

« Arrogant mais brillant, brutal mais visionnaire » (Le Monde), cet homme de l’ombre est considéré comme le grand architecte du Brexit et de l’élection de Boris Johnson en 2019. C’est à lui, notamment, que l’on doit le fameux slogan « Take back control » qui avait animé la campagne du « Leave » en 2016.

Son influence est telle que Cummings et ses méthodes parfois peu scrupuleuses ont fait l’objet d’un film en 2019 (The Uncivil War) où son personnage est incarné par l’acteur Benedict Cumberbatch.

Une grande part de la controverse est attribuable à ce qu’il est. Beaucoup le voient comme le vrai patron à Downing Street. Ce qui rend ses agissements encore plus dérangeants.

Christopher Stafford, professeur de sciences politiques à l’Université de Nottingham

Pour l’expert, cela explique sans doute pourquoi Boris Johnson continue de défendre son conseiller bec et ongles, en dépit de l’évidence. Sa démission laisserait un grand trou dans l’entourage du premier ministre, qui se retrouverait privé de son principal bras droit.

« Mon opinion est que Johnson a besoin de Cummings, parce qu’il dépend largement de ses conseils. Il ne serait pas devenu premier ministre sans les stratégies de Cummings et je crois qu’il ne se sent pas assez confiant en lui pour agir sans lui. Alors il va tenir, en espérant que toute cette histoire retombera. »

Les derniers sondages ne sont guère encourageants. Selon YouGov et The Times, le soutien au Parti conservateur de Johnson aurait chuté de neuf points depuis le début de l’affaire Cummings, atteignant désormais 44 %. Une tuile de plus pour le dirigeant britannique, dont la gestion de l’épidémie est déjà fortement critiquée, tant pour les ratés en matière de tests et de traçage que pour le manque de protection dans les maisons de retraite et sa lenteur à décréter le confinement.

On sait que Boris Johnson, politicien téflon s’il en est, a survécu à bien des controverses… en plus d’avoir littéralement survécu au coronavirus. Mais pour Christopher Stafford, l’affaire Cummings pourrait bien être le « coup de grâce » pour le premier ministre.

« Ce qui est intéressant avec cette histoire, c’est qu’elle dérange tant les Britanniques de gauche que ceux de droite. Beaucoup d’électeurs conservateurs sont en colère. Si cela devait persister, la prochaine élection pourrait être problématique pour Johnson. Parce qu’on sera désormais moins tolérants à son égard. Il peut bien sûr remonter la pente. Mais il aura beaucoup de travail à faire. »