(Ostende) C’est jour férié en Belgique. En ce jeudi de l’Ascension, les rues et les plages d’Ostende sont normalement bondées, surtout quand il fait soleil.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Mais aujourd’hui, pas grand monde. Beaucoup de magasins sont fermés, sans parler de tous les bars, restaurants et baraques à frites. Quant à la promenade en bord de mer, elle est beaucoup moins achalandée que d’habitude.

« À la même date, l’an dernier, j’avais vendu 40 paires de souliers. Aujourd’hui, à peine 6 », se lamente Chagall Vandevelde, gérante du magasin de chaussures Mephisto, situé à deux pas de la plage.

Chagall ne cache pas que la crise du coronavirus a durement touché Ostende. Cette station balnéaire au charme suranné reçoit, bon an, mal an, quelque 5 millions de visiteurs. Mais elle espère qu’avec les vacances et la fin du confinement, les commerçants retrouveront un peu de clientèle.

C’est également l’avis de Stephen Meesen, qui attend impatiemment le retour des touristes, lequel sera officiellement autorisé à compter du 8 juin. « Il est temps que ça reprenne, parce que la situation est intenable », résume-t-il, l’air dépité, devant son magasin d’accessoires de plage complètement désert.

« Staycation » en Belgique

Comme d’autres stations balnéaires européennes, Ostende se prépare à un été chamboulé par la pandémie de COVID-19, qui a fait plus de 9000 morts en Belgique.

On s’attend à ce que de nombreux Belges choisissent de rester au pays, faute d’avions et par crainte de tomber malades à l’étranger, et se rabattent sur les plages du littoral flamand. Un phénomène que les Britanniques ont baptisé « staycation », contraction des mots stay (rester) et vacation (vacances) qui signifie littéralement « prendre ses vacances chez soi ».

Ce retour du tourisme local est en soi une bonne nouvelle. Il redonnera un peu de vie à des stations balnéaires d’une autre époque comme Ostende, délaissées depuis l’explosion des vols low cost en Europe.

Mais comment gérer les dizaines de milliers de visiteurs quotidiens qui se jetteront sur ces plages renommées, dans un contexte de mesures sanitaires post-confinement ?

Le maire d’Ostende, Bart Tommelein, semble avoir trouvé la solution.

Il a annoncé cette semaine qu’il faudrait désormais réserver pour avoir accès aux plages les plus fréquentées, proches du centre-ville. Ce nouveau système vise, dit-il, à garantir « une répartition maximale » sur tout le front de mer et à protéger les estivants du coronavirus.

« De cette façon, les gens peuvent être sûrs de leur place avant de partir à la plage », précise le communiqué publié par la Ville. Ainsi, 30 000 mille personnes pourront visiter la plage chaque jour, au lieu de 50 000. Cela représente 60 % du nombre de personnes attendues lors de la journée la plus achalandée de l’année.

Des numéros dans le sable

On ne sait pas encore exactement comment le système fonctionnera. Le mois de juin servira de test. Mais si l’on se fie aux médias locaux, il faudra réserver son « pass » par l’internet et la plage sera divisée en zones délimitées.

PHOTO JEAN-CRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

De nombreuses personnes interrogées sur la plage d’Ostende se faisaient bronzer jeudi en dépit de l’interdiction de la police…

Chose certaine, ce plan en fait sourciller plus d’un. À commencer par les nombreuses personnes interrogées sur la plage, qui se faisaient bronzer jeudi en dépit de l’interdiction de la police…

« Réserver ? N’importe quoi ! », lance Françoise Lamontagne, Québécoise rencontrée par hasard avec son chien.

Françoise vit en Belgique depuis 1968 et a choisi de s’installer à Ostende pour sa retraite. Elle paie plus de 1000 euros par an pour une cabane sur la plage et, à ses yeux, ce nouveau règlement n’a aucun sens.

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Françoise Lamontagne avec son chien

Je viens ici deux fois par jour, est-ce qu’il va falloir que je m’inscrive deux fois par jour ? Je vais passer mon temps sur l’internet !

Françoise Lamontagne, en s’esclaffant

« Complètement absurde, ajoute de son côté André Pauwels, résidant d’Ostende depuis 50 ans, interrompu au milieu d’une partie de backgammon avec sa femme. D’abord, tout le monde s’en fout. Personne ne va écouter. Comment veux-tu contrôler 200 000 personnes sur une plage ? Ils vont faire quoi ? Planter des numéros dans le sable ? »

PHOTO JEAN-CRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

André Pauwels, résidant d’Ostende depuis 50 ans, et sa femme

Le « pass plage » d’Ostende suscite bien des sarcasmes dans les autres stations balnéaires de la côte belge, qui dénoncent une forme de « discrimination ». Ce qui ne les empêche pas de prendre leurs propres dispositions. À l’instar de certaines plages de la Côte d’Azur, Knokke s’est ainsi équipée d’enclos carrés, ouverts sur un seul côté, permettant d’isoler les familles à quelques mètres les unes des autres.

Un enjeu de taille

Au-delà de ces initiatives, c’est toute la question du tourisme qui se pose pour l’Europe en cet été de « tous les dangers ». L’explosion du « staycation » permettra peut-être de sauver des économies locales. Mais pour les pays qui reposent essentiellement sur le tourisme étranger, le défi s’annonce tout autre.

L’Italie a déjà annoncé une réouverture de ses frontières aux touristes de l’Union européenne (UE) le 3 juin. Athènes, de son côté, a fixé au 15 juin le début de la nouvelle saison touristique sur son territoire, et permettra les vols internationaux à partir du 1er juillet.

Plus rien ne sera pareil. Et de nombreuses questions se posent pour ces régions très touristiques. Comment rassurer les visiteurs, dans l’espoir de sauver une saison touristique qui s’annonce désastreuse ?

Conscient de l’importance du secteur, qui représente 13 % de l’économie du pays, le gouvernement italien a adopté une série de mesures pour minimiser les risques de contagion : distance d’au moins 4,5 mètres entre les parasols, désinfection des espaces communs, comme les douches et les bars, distribution de gel désinfectant dans les points de passage. Sans parler des box en plexiglas sur les plages, évoqués pour certaines stations.

En Espagne, où le nombre de visiteurs aurait reculé de 65 % en mars par rapport à l’an dernier, certaines stations balnéaires prendront des mesures plus radicales. Des plages pourraient être interdites aux enfants à certaines heures. D’autres seront contrôlées par la police afin d’éviter la congestion. Une chaîne hôtelière prévoit même des paillassons imprégnés de javel pour désinfecter chaussures et valises des clients !

Encore faudra-t-il que les touristes viennent.

« Quatorzaines »

L’Espagne, comme le Royaume-Uni, souhaite imposer une « quatorzaine » à tous ceux qui entrent au pays tant que l’état d’urgence n’est pas levé, ce qui risque d’en rebuter beaucoup. Le vice-président de la région andalouse, Juan Marín, a récemment confié au journal El País que cela sonnerait « la mort du tourisme international », du moins cet été.

Pour l’Union européenne, l’enjeu est de taille, le tourisme représentant 10 % du PIB et 27 millions d’emplois. Pour y faire face, l’UE négocierait pour sa part un fonds de relance pour l’industrie touristique d’environ « 1000 à 2000 milliards d’euros » (1500 à 3000 milliards CAN).

Mais cela ne balaie pas toutes les inquiétudes. Comme celles d’Eric Riccolini, propriétaire du restaurant Zeezotje, à Ostende. « J’ai hâte de rouvrir. Mais à quel prix ? se demande-t-il, de sa terrasse, boyau d’arrosage en main. Si la situation est inconfortable avec les clients, si mes serveurs ne sont pas à l’aise, si l’atmosphère est invivable, à quoi bon ? Je préfère rester fermé… »

– Avec l’Agence France-Presse, Courrier international, Le Soir et La Dernière Heure