(Francfort) Dix jours après avoir entamé leur déconfinement, les Allemands avancent prudemment dans leur nouvelle réalité, le regard braqué sur le taux Ro et divisés sur la reprise des activités, rapporte notre collaboratrice.

Olivia Lévy Olivia Lévy
La Presse

Trop rapide ? Trop lent ? Les Allemands sont divisés sur le déconfinement. Alors que la chancelière, Angela Merkel, appelle à la prudence et craint une nouvelle vague d’infections, certains politiciens souhaitent une reprise économique plus rapide.

Après l’unité nationale face à la crise, les Allemands sont désormais divisés. Et la division survient au sein même du parti de la chancelière, la CDU, l’Union chrétienne-démocrate.

Le président du Parlement allemand, le Bundestag, Wolfgang Schäuble, 77 ans, estime que ce ne sont pas les virologues qui doivent décider du sort des Allemands, mais qu’il faut penser aux effets désastreux, tant économiques que sociaux et psychologiques, sur la population. « S’il y a une valeur absolue dans notre Constitution, c’est la dignité humaine. C’est intouchable. Mais cela n’exclut pas que nous devions mourir » a-t-il déclaré en entrevue au quotidien Der Tagesspiegel.

Des propos qui ont suscité la controverse, tout comme ceux de Boris Palmer, membre du Parti vert. « Je vais vous dire tout à fait brutalement, nous pouvons sauver des personnes en Allemagne qui seraient mortes de toute façon dans six mois. Il doit y avoir différentes mesures de sécurité pour les jeunes et les moins jeunes. » Il s’est excusé quelques heures plus tard et a reformulé ses propos.

Il reste que le débat sur la reprise est au cœur des préoccupations alors que le ministre de l’Économie, Peter Altmaier, a annoncé que le produit intérieur brut va chuter de 6,3 % cette année, la pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale.

Relancer l’économie, mais pas l’épidémie

Alors que l’Allemagne est citée comme exemple par sa gestion de la pandémie, le pays de 83 millions d’habitants ne veut surtout pas rechuter à cause d’un déconfinement trop rapide.

PHOTO THILO SCHMUELGEN, REUTERS

L’Allemagne a commencé le 20 avril à assouplir les mesures de restriction.

Le virologue vedette du pays, le Dr Christian Drosten, a alerté la population sur les dangers d’une deuxième vague. « Nous sommes peut-être en train de perdre notre avance », a déclaré le directeur du département de virologie de l’hôpital de la Charité de Berlin. Dans ses balados à la radio publique allemande NDR, il met en garde contre un déconfinement trop rapide, car le virus pourrait réapparaître dans tout le pays, et cette fois, partout en même temps plutôt que dans des endroits contenus.

Celui que certains accusent désormais de paralyser l’économie suit très attentivement l’indice de reproduction du virus, le taux R0. Il est passé de 0,7 le 20 avril à 0,95 le 29 avril, puis est redescendu aujourd’hui à 0,76. Ce taux doit rester en dessous de 1 pour que l’épidémie reste « gérable ».

L’Allemagne a commencé le 20 avril à assouplir les mesures de restriction avec la réouverture des commerces de moins de 800 mètres carrés et de certaines écoles secondaires. Depuis le 27 avril, le port du masque est obligatoire dans les transports en commun et dans tous les commerces.

À Francfort, dans le land de la Hesse (qui est moins touché que d’autres lands comme la Bavière), dès qu’on entre dans une boutique ou un supermarché, on se fait rappeler à l’ordre si on ne le porte pas.

François Jacoulot est un Français qui vit depuis 22 ans dans la banlieue de Francfort, où il tient une boutique de vente de vins. « Je ne me plains pas, je suis resté ouvert pendant tout le confinement, mes ventes sont bonnes, mais est-ce qu’elles ne vont pas chuter dans six ou douze mois ? », s’inquiète-t-il. « Tout le monde critique tout le temps ici, mais regardez ce qui se passe en Italie ou en Espagne. »

À quelques mètres de son commerce, la propriétaire d’une boutique de vêtements n’est pas du même avis. « Je vais perdre beaucoup d’argent, mon commerce a dû fermer pendant cinq semaines. On aurait pu rouvrir plus tôt puisque notre land n’a pas été trop touché par le virus. » 

Nombre de morts par 100 000 habitants

Allemagne : 7,8 morts
Bavière : 14,1 morts
Hesse : 5,7 morts

Claudia Fritsch, professeure d’allemand en entreprise, estime qu’il est temps de reprendre la vie active. Même si elle continue de donner ses cours par visioconférence, elle travaille beaucoup moins. « Il faut rouvrir tous les commerces, permettre aux gens de se voir à nouveau, on ne peut pas rester comme ça indéfiniment, il y a trop de gens qui souffrent », dit-elle.

La chancelière Angela Merkel a annoncé la réouverture dans les prochains jours des musées, jardins botaniques, zoos, églises, synagogues, mosquées et terrains de jeux pour enfants, mais il faudra respecter les distances.

Une chose reste sacrée ici : le soccer. La Bundesliga espère terminer la saison à huis clos. Les 36 clubs allemands ont recommencé les entraînements en petits groupes et les joueurs ont commencé jeudi les tests de dépistage de la COVID-19. On a donc espoir que les matchs reprennent le 16 ou le 23 mai. C’est Angela Merkel qui devra trancher, le 6 mai.