Mêmes doutes, mêmes peurs, mêmes interrogations sur l’« après ». La crise de la COVID-19 a ceci de particulier qu’elle nous concerne tous et nous touche tous de façon plus ou moins semblable, qu’on habite au Québec, en France ou en Italie. La Presse a parlé avec des Européens confinés… ou pas. Voici comment ça se passe pour eux.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

« Nous sommes devenus si suspicieux »

PHOTO FOURNIE PAR ESTHER RODRÍGUEZ BARBERO

Esther Rodríguez Barbero

Ma mère de 68 ans a été infectée par le virus. Les premières semaines, je lui apportais de la nourriture. On se parlait à travers la porte de son appartement. Maintenant qu’elle va mieux, je reste chez moi. La police est devenue très stricte. On n’a pas le droit de sortir. Beaucoup de gens ont reçu des constats d’infraction. Alors je cuisine, je fais du yoga, c’est très contemplatif. Le confinement devait durer jusqu’au 26 avril, mais on parle maintenant du 1er ou du 11 mai. Je ne sais pas comment ce sera. Nous sommes devenus si suspicieux les uns des autres… J’espère qu’on ne vivra pas toujours comme ça.

Esther Rodríguez Barbero, Madrid, Espagne

« Les oiseaux et la campagne, ça fait un temps… »

C’est notre fils qui nous a dit de quitter Paris au plus vite. Il nous a fait peur. Alors on s’est retrouvés dans notre maison de campagne avant même le début du confinement. Pour l’instant, on est bien. Sauf que ça commence à faire long. Je n’ai pas peur du virus, mais j’ai peur de m’emmerder très vite ! On peut faire encore l’été. Mais les oiseaux et la campagne, ça fait un temps, et comme on a plus de 70 ans, mon mari et moi, il se peut qu’on soit obligés de rester confinés jusqu’à la fin de l’année. C’est ridicule. On n’est ni malades ni handicapés. Je ne sais même pas si on pourra retourner dans notre appartement à Paris. On n’a pas le droit de circuler. On serait contrôlés. On va essayer de tricher !

Danièle Louveau-Jouain, Danzé (Loir-et-Cher), France

« La fatigue s’est installée »

PHOTO FOURNIE PAR JONATHAN CLANCY

Jonathan Clancy

L’ambiance a bien changé ici. Au début, les gens faisaient toutes sortes de choses. Ils applaudissaient, ils chantaient sur leurs balcons. Mais c’est terminé. La fatigue s’est installée. Pour nous, c’est encore plus long, parce que nous avons un enfant et que les écoles sont fermées depuis le 24 février. Les rues de Bologne sont vides et 80 % des gens portent des masques. Ce n’est pas une vision très agréable… J’ai vraiment hâte que ça se termine. Le gouvernement a parlé d’un déconfinement à partir du 2 mai. Je pense que c’est idiot. La courbe s’est aplatie. Mais ce n’est pas fini…

Jonathan Clancy, Bologne, Italie

« Un peu sinistres, les rues de Londres »

PHOTO FOURNIE PAR IRIS GIBBS

Iris Gibbs

J’avais l’habitude d’aller au gym, d’enseigner, de rencontrer mes amis. Tout cela n’est plus possible. Mais j’en profite pour découvrir Skype, Zoom, Webex… On sort aussi, un peu. Mais j’ai plus de 70 ans, je fais attention. Je fais mes courses le matin, aux heures réservées aux aînés, en essayant de respecter les distances de mon mieux. Je ne pense pas constamment à cette épidémie, mais ça frappe par moments. Quand je vois ces rues de Londres vides, ça fait une drôle d’impression. C’est un peu sinistre. Je suis plus consciente que la vie a changé. J’ai hâte de revoir mes enfants et mes petits-enfants. Mais ce n’est pas pour demain, je crois…

Iris Gibbs, Londres, Royaume-Uni

« Ça me fâche de voir tous ces gens dans les bars »

PHOTO FOURNIE PAR PATRICK KRAGH MYLLENBERG

Patrick Kragh Myllenberg

En Suède, personne ne nous dit quoi faire. Il n’y a pas de police pour contrôler. Les commerces et les restaurants restent ouverts. Mais le gouvernement nous a clairement incités à rester chez nous et à éviter les contacts. On essaie de respecter ça. Mais ça me fâche quand je vois tous ces gens dans les magasins, les bars et les restaurants, qui agissent comme si la situation était normale. Je ne sais pas si c’est une mauvaise décision de notre gouvernement. Il faudra voir les résultats. Mais ils nous informent clairement de la façon dont on devrait se comporter. Je préfère avoir ces quelques idiots plutôt qu’un gouvernement qui pousse pour une restriction des libertés individuelles…

Patrick Kragh Myllenberg, Stockholm, Suède

« Le planning scolaire ? On s’en fout ! »

PHOTO FOURNIE PAR FRANÇOISE LEROUX

Françoise Leroux

Le plus compliqué, c’est de gérer des enfants de 7 et 8 ans. Ils ont l’habitude de fréquenter d’autres enfants, à l’école ou dans des clubs, mais là… on a des piles électriques qui ont perdu leurs repères et ça provoque de l’agressivité plus rapidement. Il y a des injonctions pour le planning scolaire, mais moi, je dis : on s’en fout ! Il ne faut pas trop pousser sur les boutons. Ni le scolaire, ni le bricolage, ni la cuisine. Je trouve ça horrible de faire ça avec eux. Ce n’est pas maintenant qu’on va leur apprendre à être parfaits, parce que ça va durer encore longtemps. Après ? Personnellement, je vais vite oublier s’il n’y a pas un rappel des règles ! Cela dit, pas l’intention de faire de grandes fêtes avec de grandes embrassades. Je n’ai pas envie qu’il y ait une seconde vague. Ça va terriblement me déprimer.

Françoise Leroux, Bruxelles, Belgique

« Il y a une vraie ambiance pesante »

PHOTO FOURNIE PAR QUENTIN DELCOURT

Quentin Delcourt

J’essaie de sortir quand c’est nécessaire. Par respect pour ceux qui travaillent encore. Je pense qu’il faut jouer le jeu. C’est notre devoir de rester chez nous. Je sors quand je dois faire des courses pour des gens que je connais qui sont infectés. Sinon, c’est chez moi, dans mon 30 mètres carrés sans balcon. Psychologiquement, c’est difficile. Il y a une vraie ambiance pesante. Quand on pense qu’ils viennent de prolonger pour encore un mois… Sans parler de l’après. Quels gestes va-t-on garder ? Va-t-on continuer à respecter les distances ? Je pense que ce serait très bénéfique pour la France. On va peut-être mieux respecter l’espace de l’autre !

Quentin Delcourt, Compiègne, France

« Ça fait deux semaines que je n’ai touché personne »

PHOTO FOURNIE PAR LEO KAY

Leo Kay

Psychologiquement, ce n’est pas toujours facile. Quand je vais jogger le matin, ça me met dans de bonnes dispositions. J’ai aussi des échanges à distance pour le travail et avec les amis. Mais quand je ne m’entraîne pas, c’est plus difficile. Ça fait deux semaines que je n’ai touché personne. Il y a un sentiment d’isolement. Je réalise, plus que jamais, combien j’ai besoin de communauté… Cela pose aussi beaucoup de questions sur l’après. Sur la façon dont je veux vivre et contribuer. Mais j’essaie de ne pas trop me projeter. Il ne faut pas créer des attentes, au cas où ils décident de prolonger le confinement. Je préfère vivre au jour le jour…

Leo Kay, Londres, Royaume-Uni

« Le soir, je sens l’odeur de la nature »

PHOTO FOURNIE PAR ALEX ARTEAGA

Alex Arteaga

Quand le père de ma cousine a été infecté par le virus, sa famille a décidé de ne pas l’amener à l’hôpital. Il avait 90 ans. On ne savait pas trop s’il pourrait recevoir des soins, parce que le système de santé ici est débordé. Ils ont décidé de le garder à la maison. Quand il est mort, il n’y a pas eu de cérémonie. Ils ont dit à la famille qu’elle ne pourrait pas avoir les cendres avant neuf mois… Les bons côtés ? Le soir, je peux sentir l’odeur de la nature. Ça fait réaliser à quel point Barcelone était polluée. Mais le plus fascinant, c’est de ne pas savoir comment ce sera après. C’est un sentiment unique. J’espère qu’on ne reviendra pas à la normalité. On réalise maintenant que les choses peuvent être plus simples…

Alex Arteaga, Barcelone, Espagne