Autriche, Danemark, Norvège, République tchèque : plusieurs pays européens amorcent cette semaine la délicate opération de « déconfinement ». Procédure périlleuse, menée entre le besoin de relancer l’économie et la peur d’une nouvelle poussée de contagion.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Après cinq semaines de confinement qu’ils ont largement respecté, les Autrichiens commençaient à trépigner. Dans ce pays voisin de l’Italie, les images d’horreur en provenance de la Lombardie avaient causé un état de choc.

Dès le 6 mars, le gouvernement a forcé les commerces, écoles et universités à mettre la clé sous la porte. Et interdit toute rencontre entre personnes ne résidant pas sous le même toit.

Le port obligatoire du masque dans les supermarchés, considérés comme un service essentiel, s’est ajouté deux semaines plus tard. C’était le confinement pur et dur.

« Après cinq semaines, l’humeur des gens a commencé à changer, on se demandait combien de temps on pourrait le supporter », dit le politologue autrichien Oliver Gruber.

Question d’autant plus pressante que depuis deux semaines, la courbe de la contagion s’est progressivement aplatie.

La réponse est tombée cette semaine, avec l’annonce d’un plan de « déconfinement » dont le premier volet entre en vigueur ce mercredi.

Les commerces de moins de 400 mètres carrés, les horticulteurs et les quincailleries rouvrent leurs portes pour accueillir leurs premiers clients depuis plus d’un mois. Mais attention : ce sera au compte-gouttes. Pas plus d’un client par 20 mètres carrés. Et encore, il portera obligatoirement un masque.

En douceur

L’Autriche a été parmi les premiers pays à isoler ses citoyens pour freiner l’épidémie de COVID-19. Elle fait aussi partie, avec le Danemark, la Norvège et la République tchèque, du petit groupe qui a entrepris de desserrer les restrictions.

Avec sa population de 8,8 millions, ses 14 000 malades et ses 350 morts, l’Autriche représente un cas de figure semblable à celui du Québec.

Le retour à la normale se fait en douceur. D’autres types de boutiques, ou les services esthétiques comme les salons de coiffure, ouvriront en mai. Les restaurants et les hôtels, on ne sait pas encore : la décision tombera à la fin du mois.

Quant aux écoles, seuls les élèves en fin de cycle, qui doivent passer un examen de diplomation au printemps, pourront revenir en classe au début de mai. Les autres devront attendre deux semaines de plus.

Les Autrichiens savent que toute cette procédure est fragile. 

PHOTO ROLAND SCHLAGER, ASSOCIATED PRESS

Sebastian Kurz, chancelier d’Autriche

Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, cette maladie va nous accompagner.

Sebastian Kurz, chancelier d’Autriche

Pour l’instant, on ne voit pas le jour où les frontières pourront être rouvertes et où les Autrichiens pourront recommencer à voyager à l’étranger.

« Si nous n’avions pas aplani la courbe, nous serions toujours en confinement, observe Oliver Gruber. Mais si jamais les infections s’accélèrent à nouveau, il faudra revenir en arrière. On marche sur un fil très mince. »

Le déconfinement, « ça ne veut pas dire qu’on revient à la vie normale, c’est plutôt un essai », souligne l’épidémiologiste québécoise Nimâ Machouf.

Et si l’essai n’est pas concluant, il n’y aura pas d’autre choix que de « reconfiner ».

C’est ce qui s’est produit à Wuhan, cette ville chinoise qui a été placée sous cloche pendant plus de deux mois. Le bouclage a été levé le 8 avril. Mais 70 de ses quartiers viennent d’être remis en isolement, après qu’on y a découvert des porteurs asymptomatiques du coronavirus.

Écoles, boulot, physio

Le Danemark a choisi une autre stratégie de sortie de confinement. On commence par les écoles. Progressivement.

Ce mercredi, c’est le tour des enfants de moins de 11 ans de reprendre le chemin des écoles primaires.

Mais attention : l’enseignement se fera… dans les cours d’école. Les pupitres seront éloignés de deux mètres. Il faudra se laver les mains toutes les deux heures. Et au moindre symptôme, l’enfant sera renvoyé chez lui.

Pour beaucoup de parents, ce retour est trop brutal.

« Mon enfant ne sera pas un cobaye », clame une pétition qui demande au gouvernement de repousser ce retour en classe et qui a déjà recueilli 35 000 signatures.

Ailleurs, ce sont des mesures à géométrie variable qui entrent en vigueur dès cette semaine. En Espagne, on prévoit la remise en marche des usines et des bureaux – accompagnée du port obligatoire du masque. Lundi, 10 millions de masques de protection ont été distribués à la sortie des gares et des métros.

En Norvège, les garderies ouvriront le 20 avril, tandis que des professionnels de la santé, comme les physiothérapeutes et les psychologues, pourront rouvrir leurs cabinets.

Au Portugal, qui a décrété l’état d’urgence le 19 mars, l’étau du confinement va s’alléger en mai. Mais les écoles ne rouvriront pas d’ici la fin de l’année scolaire.

En République tchèque, on commence par permettre l’ouverture de quelques commerces, dont les magasins d’horticulture. Les coureurs et cyclistes pourront dorénavant se déplacer sans masque de protection.

La France a été le premier des grands pays les plus touchés (avec plus de 15 700 morts) à donner une date pour le début du déconfinement : le 11 mai. Ce jour-là, les écoles commenceront à rouvrir progressivement, mais pas les bars ni les restaurants ou les cinémas, a annoncé lundi Emmanuel Macron.

Reste que le retour à la vie se fait doucement, et sous la menace d’une deuxième vague de contagion.

Car comme l’a dit le directeur de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, « lever les restrictions trop vite pourrait entraîner une résurgence mortelle ».

Quand déconfiner ?

Avant d’alléger le carcan du confinement, il faut s’assurer que l’épidémie est maîtrisée, affirme l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Ce que ça signifie, explique l’épidémiologiste Nimâ Machouf, c’est que le nombre de nouveaux cas stagne ou diminue. « Les nouveaux cas doivent se déclarer au compte-gouttes », dit-elle. Ce qui, selon elle, n’est pas encore le cas au Québec.

La virologue Anne Gatignol estime que pour réussir une opération de déconfinement, il faut être en mesure de procéder massivement à des tests viraux (pour déceler les cas d’infection) et sérologiques (pour déceler les anticorps du virus). Idéalement, selon elle, « cela permettrait de déconfiner en priorité les gens qui sont déjà immunisés ».

À défaut de tels moyens diagnostiques, Anne Gatignol prône le port du masque et l’aménagement de « gestes barrières » dans les lieux de travail. Le télétravail devrait être encouragé dans la mesure du possible.

Chose certaine, la sortie du confinement devra être très régulée, soulignent les deux spécialistes. Avec, toujours, l’élément d’incertitude lié au fait que le coronavirus, mal connu, peut nous réserver des surprises.

Comme le résume Anne Gatignol, « on ajuste les voiles en naviguant ».

– avec l’Agence France-Presse