Le Parlement hongrois a approuvé lundi un projet de loi qui prolonge pour une durée indéterminée l’état d’urgence déclaré pour affronter la pandémie de COVID-19, faisant craindre une nouvelle dérive antidémocratique du pays d’Europe de l’Est.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Alors que le premier ministre, Viktor Orban, insistait sur la nécessité de se doter de moyens exceptionnels pour venir à bout du virus, les critiques de son régime nationaliste et conservateur ont sonné l’alarme, certains députés de l’opposition allant jusqu’à parler d’un « coup d’État ».

Le projet de loi soumis au Parlement, où le parti du gouvernement dispose d’une large majorité, a été entériné par 137 voix pour (il y a eu 53 voix contre).

Il prévoit que l’exécutif pourra légiférer par ordonnances dans le cadre de la crise sanitaire en cours et ne prévoit pas de date fixe pour revenir au processus décisionnel normal.

Le texte prévoit par ailleurs de lourdes peines d’emprisonnement contre toute personne, y compris les journalistes, qui tentent volontairement de miner l’efficacité de l’intervention sanitaire de l’État en relayant de « fausses informations ».

« Carte blanche »

Le représentant hongrois d’Amnistie internationale, David Vig, a indiqué lundi en entrevue que la loi adoptée par le Parlement attaque, au profit de l’exécutif, des mécanismes essentiels pour assurer la défense des droits de la personne et le maintien de l’État de droit en Hongrie.

Le fait que Viktor Orban se fasse donner une « carte blanche » préoccupe le militant, qui s’insurge contre le fait qu’aucune limite temporelle explicite n’est prévue pour la levée des mesures d’urgence.

Les sanctions prévues dans la loi pour les informations trompeuses envoient un message « glaçant » à la société civile et aux rares médias indépendants qui continuent de fonctionner dans le pays, ajoute-t-il.

« Alors que [le projet de loi] était débattu au Parlement, des députés accusaient nommément certains médias de relayer de fausses informations », relève M. Vig, qui dit subir des pressions en raison de ses activités de surveillance.

On a déjà reçu des menaces, y compris des menaces de mort. Quelqu’un nous a même écrit un message disant qu’il faudrait faire circuler le virus dans nos bureaux.

David Vig, représentant hongrois d’Amnistie internationale

Dans un récent rapport, Political Capital, centre d’analyse politique hongrois, a prévenu qu’il fallait s’attendre à ce que le gouvernement se lance maintenant dans une nouvelle offensive contre l’opposition politique, déjà très affaiblie, et les médias.

L’organisation relève que le régime réagit mal aux interventions de journalistes indépendants qui cherchent à remettre en question ses façons de faire relativement à la COVID-19. Le pays, dont la population est de près de 10 millions d’habitants, comptait officiellement lundi 447 cas de contamination et 15 morts.

M. Vig pense que la nouvelle loi est de nature à renforcer les inquiétudes des autorités européennes quant à la dérive autoritaire du régime de Viktor Orban et pourrait alimenter une enquête susceptible de mener à des sanctions.

« C’est important que les politiques du pays soient examinées, mais le processus est très lent », relève le représentant d’Amnistie internationale, qui aimerait voir une réponse plus musclée de Bruxelles.

Droits fondamentaux

Le commissaire européen à la Justice, Didier Reynders, s’est borné à dire lundi qu’il évaluait actuellement les mesures d’urgence prises par les États membres de l’Union européenne « en matière de droits fondamentaux ».

Le premier ministre hongrois, qui se montre habituellement peu sensible aux critiques venues de l’extérieur du pays, a indiqué récemment qu’il n’avait pas le temps de discuter de questions juridiques « théoriques » avec les « geignards européens ».

Le porte-parole du gouvernement, Zoltan Kovacs, a poursuivi dans la même veine lundi en rejetant sur son blogue les critiques venant de médias « d’extrême gauche » qui déforment la réalité.

Il a précisé que les mesures d’urgence peuvent être levées si le Parlement, sous contrôle du gouvernement, le demande. Et qu’elles le seront dans le cas contraire lorsque la crise sanitaire sera terminée.

Les derniers développements en Hongrie surviennent alors que plusieurs analystes s’alarment de la possibilité que la bataille contre le coronavirus ait des répercussions durables sur les droits fondamentaux dans plusieurs pays.

L’International Crisis Group a notamment prévenu dans un rapport paru la semaine dernière que des « dirigeants peu scrupuleux risquent d’exploiter la pandémie » pour atteindre leurs objectifs en supposant qu’il n’y aura pas de prix à payer « puisque le monde est occupé ailleurs ».