(PARIS) Il y a Muriel, qui doit se lever deux heures plus tôt que d’habitude. Yann, qui ne peut plus se rendre en ville. Frank, qui doit prendre un vélo. Il y a ceux qui se compriment dans les rares trains disponibles ou qui doivent marcher des kilomètres pour se rendre au travail.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Non, la situation ne s’améliore pas en France, notamment à Paris, où trains, bus, métros et tramways sont toujours paralysés par la grève commencée il y a huit jours.

Ceux et celles qui espéraient que la situation revienne à la normale devront prendre leur mal en patience. Au lendemain du dévoilement, dans le détail, d’une réforme des retraites controversée dont on ne connaissait jusqu’ici que les contours, la contestation ne montre pas de signes d’essoufflement.

Comme c’est le cas depuis une semaine, seulement deux lignes de métro fonctionnent normalement. Une demi-douzaine roule au ralenti. Les 10 autres sont fermées, avec cadenas sur la porte.

C’est encore plus compliqué pour les trains de banlieue (RER) réduits à un train sur trois, et encore, seulement pendant les heures de pointe ! Hors de cette « fenêtre », point de salut.

Autant dire que ceux et celles dont le boulot dépend entièrement des transports en commun ont un pli dans le front et la « langue à terre ».

Ça se bouscule

À 7 h 30, jeudi matin, ça court déjà dans tous les sens à la station de métro Châtelet. Les rares employés de la RATP (transports en commun parisiens) présents sur place ont beau dire que la circulation est « fluide », on voit bien que ça ne tourne pas rond.

Pour éviter la cohue, les tapis roulants ont été arrêtés. Des agents retiennent les foules à l’entrée des quais, ne laissant passer que quelques grappes à la fois, selon l’espace disponible dans le prochain wagon.

« Ça se bouscule, mais croyez-moi, c’est encore pire le soir, quand les gens veulent rentrer chez eux », nous confie un membre du personnel de sécurité.

Un peu plus loin, près des tourniquets, tout le monde a son histoire à raconter.

Venue d’Évry, à 30 km de Paris, Muriel ne travaille pas avant 11 h. Mais elle doit maintenant se lever à 6 h pour ne pas manquer les rarissimes trains de banlieue. Yann, lui, vit à Saint-Gilot. Ce week-end, faute de trains, il sera coincé chez lui. Quant à Mustafa, il arrive systématiquement en retard au travail et cela l’inquiète.

J’espère que mes patrons seront compréhensifs. J’ai hâte de voir mon chèque à la fin du mois.

Mustafa

Ce matin, Mustafa a vu une femme s’évanouir dans le RER. « Trop chaud, trop de monde », dit-il. Muriel s’est pour sa part sentie comme une « sardine écrasée », tellement les trains sont remplis.

Nathalie, elle, se plaint de « l’agression » permanente. « Je veux bien croire que c’est la panique, mais enfin, il y a quand même des limites à se pousser les uns les autres », lance cette boulangère, rencontrée à la sortie du métro Saint-Paul.

À pied, à bicyclette

Les désagréments ne s’arrêtent pas aux transports en commun. Certains ont choisi de se rendre au travail à pied, les trottoirs n’ont d’ailleurs jamais semblé aussi grouillants dans la capitale parisienne.

Parfois, c’est bon pour la santé. Parfois, on ne sait pas.

Employée dans une bijouterie du Marais, Cécile est enceinte de quatre mois. Chaque jour depuis une semaine, elle doit marcher trois heures aller-retour vers le magasin.

Mais elle ne se plaint pas. Car il y a pire. 

Une cliente assez âgée m’a dit qu’elle devait marcher quatre heures le matin et quatre heures le soir pour aller au boulot. Hier, elle est arrivée à 22 h 30 chez elle !

Cécile

Pour les plus sportifs, enfin, il y a la bicyclette. Les deux-roues sont d’ailleurs beaucoup plus nombreux dans les rues de Paris depuis une semaine.

Pour plusieurs, c’est l’occasion de tester pour la première fois le Vélib’, équivalent parisien de notre BIXI.

Avec plus ou moins de bonheur, cela dit : à la station du métro Saint-Paul, carte de crédit en main, Frank semble désemparé devant la borne Vélib’. Le stress ne fait rien pour aider. « Je dois aller sauver un tournage à Pantin [au nord de Paris]. C’est urgent, le Vélib’ est ma meilleure solution ! », dit-il en essayant de comprendre le système.

Selon des chiffres dévoilés par son exploitant, le Vélib’ aurait connu une hausse de 71 % par rapport à un jour moyen de novembre. Idem pour les trottinettes en libre-service de l’entreprise Lime, qui rapporte une augmentation de 90 % du nombre de trajets par rapport aux semaines précédentes. Plusieurs, en revanche, n’ont pu faire autrement que de ressortir la voiture, ce qui n’aide en rien le trafic parisien.

Soutien malgré les emmerdes

Combien de temps les Français tiendront-ils ?

Ils sont nombreux à dire que cette grève les « emmerde ». Mais pour l’heure, la population soutient toujours majoritairement les grèves (68 %), malgré les complications et la débrouille.

PHOTO  DOMINIQUE FAGET, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le mouvement de contestation sociale en France a repris de la vigueur jeudi à la suite des annonces du premier ministre Édouard Philippe mercredi.

Le mouvement a carrément repris de la vigueur jeudi, à la suite des annonces du premier ministre Édouard Philippe mercredi. La CFDT (Confédération française démocratique du travail), seul syndicat jusqu’ici favorable au principe de la réforme, s’est même jointe à la mobilisation, estimant que M. Philippe avait « dépassé la ligne rouge ».

Rappelons que le gouvernement a réitéré sa détermination à instaurer un « système universel de retraite » par points pour remplacer les 42 régimes actuels, incluant certains « régimes spéciaux » particulièrement privilégiés. Le nouveau système ne s’appliquera qu’aux Français nés en 1975 et après.

Sur les besoins d’une réforme, plusieurs sont d’accord. Mais 61 % des Français estiment que le premier ministre n’a « pas convaincu » et plus de 60 % pensent que le nouveau système fera trop de « perdants », selon un sondage Odoxa paru hier.

La grève se poursuit donc dans un Paris fortement perturbé. Et pourrait se prolonger jusqu’à Noël, malgré les appels au « dialogue » du gouvernement et de la CFDT.

Tous, du reste, n’y adhèrent pas complètement, même si leurs privilèges sont en jeu. C’est le cas de Rachid, changeur de la RATP, interrogé à la station de métro Saint-Paul.

Pour ce « poinçonneur des Lilas », c’est simple : la réalité l’a emporté sur les grands principes.

« La grève, je l’ai faite la semaine dernière, dit-il. Maintenant, j’ai besoin d’argent. Je ne peux pas me permettre… vous comprenez ? Oui, il y a des collègues qui m’en veulent. Mais que voulez-vous, c’est comme ça… »