La pression continue de monter sur le premier ministre maltais, Joseph Muscat, qui s’accroche au pouvoir alors que les critiques se multiplient relativement à sa conduite dans l’enquête sur l’assassinat de la journaliste d’enquête Daphne Caruana Galizia.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Des députés européens venus en délégation dans l’île pour étudier la situation ont prévenu mercredi que le maintien en poste du politicien « risquait » de compromettre l’intégrité de l’enquête.

Ils ont indiqué par ailleurs qu’ils étaient « sceptiques » quant à la manière dont le premier ministre avait géré la situation depuis deux semaines, alors que des révélations embarrassantes pour le gouvernement relativement à l’assassinat minent sa crédibilité auprès de la population.

PHOTO VINCENT KESSLER, REUTERS

Joseph Muscat, premier ministre de Malte

M. Muscat avait indiqué dimanche qu’il quitterait son poste à la mi-janvier après que son parti se serait donné un nouveau chef, mais qu’il conserverait ses fonctions d’ici là, de manière à assurer la « stabilité » du pays, en pleine crise.

L’annonce n’a pas empêché les manifestations de continuer et n’a rien fait pour apaiser la colère de la famille de la journaliste, qui accuse le chef de gouvernement de vouloir rester en selle pour contrôler l’enquête et ses retombées.

Tant que Muscat sera en poste, l’enquête ne pourra pas aller jusqu’où elle devrait aller.

Corinne Vella, sœur de Daphne Caruana Galizia, jeudi en entrevue

Mme Vella dénonce des « interférences » dans le travail policier de la part du gouvernement.

Les autorités avaient annoncé l’arrestation en décembre dernier de trois hommes décrits comme les exécutants de l’assassinat survenu en octobre 2017.

L’identité des commanditaires de l’attentat à la bombe qui a tué la journaliste était cependant demeurée inconnue jusqu’à ce que Melvin Theuma, un chauffeur de taxi et usurier appréhendé en lien avec une autre affaire, ne commence à parler récemment.

Chef de cabinet interrogé, mais relâché

En échange de l’immunité, il a identifié un homme d’affaires connu, Yorgen Fenech, comme le commanditaire. Celui-ci, après avoir été arrêté alors qu’il tentait de fuir le pays, a mis en cause à son tour le chef de cabinet du premier ministre, Keith Schembri.

M. Schembri et un ex-ministre avaient été identifiés par Daphne Caruana Galizia avant sa mort comme les détenteurs de comptes offshore devant être alimentés par une société étrangère contrôlée par l’homme d’affaires.

Le chef de cabinet du premier ministre a été interrogé longuement la semaine dernière par les policiers après avoir démissionné, mais a été relâché sans accusation.

Jeudi, Yorgen Fenech a de nouveau mis en cause M. Schembri dans un témoignage en cour. Selon des médias locaux, il a indiqué que le chef de cabinet l’avait tenu informé de la progression de l’enquête, l’avait prévenu que son téléphone était sur écoute et avait même cherché à lui fournir un script précisant ce qu’il devait dire aux policiers après son arrestation.

Offre d’emploi

M. Schembri a aussi été mis en cause par le témoignage de Melvin Theuma, qui dit s’être fait offrir un emploi gouvernemental par un envoyé du bureau du premier ministre à l’époque où il avait été chargé d’organiser l’assassinat de la journaliste.

L’emploi en question lui aurait été attribué après qu’il avait été reçu par le chef de cabinet, qui avait posé pour une photo en sa compagnie.

L’éditeur du Times of Malta, Herman Grech, a indiqué jeudi que les conjectures allaient bon train sur le pourquoi de cet emploi, qui ne rémunérait aucun travail réel.

Corinne Vella se dit convaincue qu’il s’agissait d’une manière de rétribuer l’intermédiaire « à même les fonds publics » pour l’organisation de l’assassinat de sa sœur.

Elle juge « incroyable » que Keith Schembri ait été relâché sans suite la semaine dernière et pense qu’il y a matière à l’accuser d’entrave de justice à la lumière de ce qu’a révélé l’homme d’affaires.

Le premier ministre pouvait difficilement ignorer tout ce qui se passait, ajoute Mme Vella, qui souhaite sa démission immédiate.

M. Grech note que rien à ce jour « ne lie directement M. Muscat » au complot pour assassiner la journaliste. Le nombre de personnes qui se montrent critiques à son égard ne cesse pas pour autant de croître, y compris parmi ses alliés traditionnels, et de nouvelles manifestations sont prévues au cours des prochains jours, dit-il.

Vers une procédure disciplinaire ?

Des pressions supplémentaires pourraient venir de la Commission européenne, qui a évoqué la possibilité d’engager une procédure disciplinaire contre Malte si les lacunes judiciaires minant le pays ne sont pas corrigées.

Une telle procédure pourrait mener à la suspension des droits de vote du pays et le marginaliser, s’inquiète Mme Vella, qui presse les élus européens de faire pression sur le premier ministre en le boycottant plutôt que de choisir « l’option nucléaire ».

« Nous avons besoin que notre système judiciaire criminel fonctionne », conclut-elle.