(LONDRES) Une amitié avec un prédateur sexuel. Une allégation de viol. Une entrevue musclée qui déraille.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Séparément, chacun de ces éléments créerait un scandale pour la famille royale britannique, jalouse de son image. Ensemble, ils viennent de déclencher la pire crise pour la monarchie depuis les déboires amoureux du prince Charles et de la princesse Diana, dans les années 90.

Pour la première fois en 67 ans de règne, Élisabeth II a officiellement écarté l’un de ses enfants de la scène publique : le prince Andrew, qu’une femme accuse d’exploitation sexuelle alors qu’elle était mineure, s’est tellement mal défendu devant les caméras de la BBC il y a quelques jours que son retrait était devenu inévitable.

La Couronne a dû couper les amarres pour ne pas couler à pic avec le party prince, le surnom d’Andrew au Royaume-Uni. 

Près de la moitié des Britanniques croient que la situation « fait mal à la monarchie », selon un sondage publié la semaine dernière.

« Le comportement du prince Andrew fait peser le doute sur l’avenir même de la monarchie », a écrit cette semaine une chroniqueuse du Guardian — un journal toutefois peu connu pour son amour de la royauté. La mise à l’écart du prince était « nécessaire pour sauver la monarchie », assurait pour sa part l’Evening Standard.

La semaine dernière, les organisations parrainées par le prince se bousculaient pour rompre leurs liens avec lui ou pour les suspendre.

Mardi soir, alors que le premier ministre Boris Johnson et son adversaire travailliste s’affrontaient dans un premier débat télévisé, c’est carrément la classe politique qui a rompu avec le prince.

Une auditrice de Leeds a fait craquer la digue qui séparait jusqu’à ce moment les politiciens de la crise royale. « La monarchie est-elle encore pertinente ? », a-t-elle demandé aux chefs politiques par l’entremise de l’animatrice qui encadrait leurs échanges.

« Elle mériterait d’être améliorée », a répondu M. Corbyn. « L’institution de la monarchie est sans reproche », a lancé M. Johnson, dans un tacle indirect contre le prince Andrew. Au royaume, un premier ministre ne peut pas aller plus loin.

« Crash routier »

C’est l’entrevue accordée à la BBC qui semble avoir coulé le prince Andrew plutôt que les allégations elles-mêmes.

Son amitié avec le milliardaire et prédateur sexuel Jeffrey Epstein était connue depuis longtemps : la relation s’est prolongée après la condamnation de l’homme, ce qui a coûté au prince Andrew son rôle d’envoyé commercial du Royaume-Uni à l’étranger en 2011.

La même année, Virginia Roberts – une victime d’Epstein – avait rendu publique une photo où on la voyait enlacée par le prince, apparemment dans un appartement londonien en mars 2001. Elle avait 17 ans à l’époque. Plus tôt cet automne, la jeune femme l’a directement accusé d’avoir sexuellement abusé d’elle.

PHOTO BEBETO MATTHEWS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Virginia Roberts

Parmi les gaffes qu’il a commises au cours de l’entrevue, Andrew n’a jamais exprimé de regrets ou d’excuses pour ses liens avec Epstein. Il a nié la version de Mme Roberts avec des explications insolites qui ont fait sourciller les Britanniques. Elle le décrit comme « suant » ? Impossible, répond le prince, il ne sue plus depuis « une surdose d’adrénaline » pendant la guerre des Malouines. Elle affirme qu’elle a eu une relation sexuelle avec le prince le 10 mars 2001 ? Impossible, répète Andrew, il était dans une pizzeria populaire de la grande banlieue de Londres — le genre de lieu qui ne figure pas au carnet d’adresses de la famille royale. Ajoutez son explication pour les nombreuses nuits qu’il a passées chez Epstein à New York, alors qu’aucun hôtel n’est au-dessus de ses moyens : « C’était très pratique. »

Résultat des courses : l’entrevue fut peu convaincante, un « crash routier », selon l’expression utilisée par le Telegraph avant d’être reprise par l’ensemble de la presse.

Mais il ne faut pas sous-estimer la reine pour autant. La plupart des Britanniques sont monarchistes. Selon un sondage mené l’an dernier par la firme YouGov, 69 % de la population appuie le maintien du système, contre seulement 21 % d’opposants. Les femmes et les personnes âgées tendent à être plus attachées à la royauté que les hommes et les jeunes.

Ce coup de sonde révélait aussi qu’en 2018, le prince Andrew était déjà le membre le moins populaire de la famille royale, avec seulement 18 % d’opinions positives contre 48 % d’opinions négatives.

Le prince Andrew et Jeffrey Epstein en sept dates

• 1999

Le prince Andrew a affirmé à la BBC avoir rencontré Jeffrey Epstein pour la première fois en 1999, par l’entremise de l’amie de cœur britannique de ce dernier. Pourtant, il y a quelques années, le secrétaire particulier du prince affirmait publiquement que les deux hommes s’étaient connus au « début des années 90 ».

• 10 mars 2001

PHOTO PUBLIÉE PAR VIRGINIA ROBERTS, TIRÉE DE TWITTER

Le prince Andrew et Virginia Roberts, alors âgée de 17 ans

Une victime d’Epstein, qui avait 17 ans à l’époque, affirme avoir eu une relation sexuelle avec le prince Andrew le 10 mars 2001, ainsi qu’à deux autres reprises. Le prince a nié en bloc, ajoutant que cette version n’était pas crédible puisqu’il assistait ce soir-là à une fête d’enfant dans un restaurant familial, en grande banlieue de Londres.

• Juin 2008

D’abord accusé d’agressions sexuelles sur des mineures, Epstein plaide coupable à des accusations moins graves d’avoir sollicité des prostituées mineures. Il est condamné à 18 mois de prison, à purger dans des conditions bien meilleures que celles du commun des criminels. Après seulement quelques mois, il peut vaquer à ses occupations 12 heures par jour.

• 21 juillet 2011

PHOTO JAE DONNELLY, TIRÉE DE TWITTER

Le prince Andrew et Jeffrey Epstein, dans Central Park

Le prince Andrew démissionne de son mandat d’envoyé commercial du Royaume-Uni à l’étranger après la publication de photos le montrant en train de marcher dans Central Park avec Jeffrey Epstein, la même année.

• 6 juillet 2019

Jeffrey Epstein est arrêté et accusé de trafic de jeunes filles mineures à des fins sexuelles. Le mois suivant, l’homme est retrouvé pendu dans la prison new-yorkaise où il était détenu en attente de son procès.

• 21 septembre 2019

NBC News diffuse les allégations directes de Virginia Roberts voulant que le prince Andrew ait abusé d’elle alors qu’elle était exploitée sexuellement par Jeffrey Epstein. Elle avait déjà témoigné en ce sens devant la justice américaine, évoquant trois relations sexuelles avec lui, dont une orgie.

• 16 novembre 2019

La BBC diffuse une entrevue serrée avec le prince Andrew pendant laquelle il semble manquer de compassion et ne convainc pas les téléspectateurs de sa version des faits. Quatre jours plus tard, il se retire de toutes ses fonctions publiques.