(Paris) Le mouvement social qui a perturbé la France pendant plusieurs mois s’est calmé. Mais les braises brûlent toujours.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

La première fois qu’on lui a parlé, c’était en novembre 2018, en direct d’un bord de route. Comme des milliers de Français en colère, Jonathan Mori avait enfilé son gilet jaune fluo pour crier son « ras-le-bol » et son sentiment d’être laissé pour compte.

Un an plus tard, le jeune père de famille s’est calmé. La tournure violente des manifestations lui a donné envie de rentrer chez lui, après avoir passé des semaines à bloquer un poste de péage et à protester chaque samedi au centre-ville de Toulouse.

Mais la grogne, dit-il, est toujours là. Car « rien n’a vraiment changé, au contraire », ajoute-t-il, si ce n’est que « le gouvernement sait maintenant que le peuple est en colère ».

Un coup de génie

Comme Jonathan, le mouvement social qui a embrasé la France pendant plusieurs mois s’est aujourd’hui résorbé. Il est encore trop tôt pour mesurer son importance sur le fond, mais tous s’accordent pour dire qu’il fera date. Par son ampleur, son imprévisibilité, par sa violence et par l’onde de choc qu’il a provoquée.

PHOTO ALAIN JOCARD, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Début décembre, à Paris, des affrontements provoquent des excès de violence autour des Champs-Élysées, tandis que l’Arc de Triomphe est vandalisé.

Entamée le 17 novembre sur des dizaines de ronds-points, en réaction à la hausse des taxes sur le prix de l’essence, la crise révèle bientôt un malaise social beaucoup plus grand, causé par la baisse du pouvoir d’achat dans les classes populaires, essentiellement en région, où l’on a le sentiment d’avoir été « oublié » par la grande marche de la mondialisation.

La colère couvait certes depuis longtemps. Mais la politique fiscale du gouvernement et le manque d’empathie du président Macron envers les « derniers de cordée » sont la goutte de trop.

Très vite, la mobilisation prend de l’ampleur. Les premières grosses manifestations attirent près de 300 000 personnes dans les grandes villes de France. L’intensité monte aussi. Début décembre, à Paris, des affrontements provoquent des excès de violence autour des Champs-Élysées, tandis que l’Arc de triomphe et les Champs-Élysées sont vandalisés. Malgré les débordements, une majorité de Français dit soutenir le mouvement.

Les autorités, elles, sont dépassées par cette mobilisation inédite, qui n’a rien à voir avec les marches syndicales traditionnelles. Nébuleuse sans leader, les gilets jaunes s’organisent via les réseaux sociaux. Les manifestations ne sont pas encadrées et frappent n’importe où, la seule certitude étant qu’elles ont lieu tous les samedis… au grand désespoir des commerçants, notamment parisiens, qui doivent se barricader chaque semaine pour éviter la casse.

Cette « modification de la géographie de la mobilisation », qui passe par des manifs non autorisées dans des quartiers symboliques du pouvoir et du tourisme, « marque les esprits » et constitue un « coup de génie de la part des gilets jaunes », suggère Yves Sintomer, professeur de politique à l’Université Paris 8.

Le gouvernement finit par reculer sur les taxes et redistribue 17 milliards d’euros pour répondre aux revendications. Partiellement contenté, le mouvement faiblit, tout comme l’appui de la population. Mais les plus radicaux poursuivent le combat avec des demandes élargies.

Au-delà des taxes et du pouvoir d’achat, on réclame désormais une révision fondamentale du système politique français, incluant un passage à la démocratie directe. Le « grand débat citoyen », sorte de remue-méninges national organisé par Emmanuel Macron, calme le jeu pour un temps, mais l’absence de résultats immédiats fait que les manifs continuent jusqu’au début de l’été, parfois dans une ambiance de guérilla urbaine, avec un nombre effarant de blessés, surtout chez les protestataires.

« Par son ampleur et sa mobilisation, il faut remonter à Mai 68 pour retrouver quelque chose du même ordre, ajoute Yves Sintomer. Ce fut plus qu’une note de bas de page… »

En politique ?

Même si certains gilets jaunes, comme Jonathan Mori, pensent que la révolte n’a « rien changé », il est clair que la présidence d’Emmanuel Macron a été ébranlée par la crise. Ses concessions en font foi, tout comme son changement d’attitude envers les classes populaires. « Je vous ai entendus », dira-t-il en substance lors d’une adresse à la nation destinée à apaiser les esprits.

Et pourtant. Un an plus tard, la grogne persiste. Car si le mouvement s’est calmé, le politologue Olivier Ihl estime que les racines du malaise n’ont pas été éradiquées.

La page est tournée, mais les braises sont toujours assez vives. Les questions majeures qui ont été posées demeurent, c’est-à-dire celles d’une redistribution de la croissance vers les catégories populaires.

Olivier Ihl, politologue

« Il y a aussi toute une série de questions qui se posent sur le rôle de l’État, sur la place des frontières, le logement, la protection sociale, les transports… Bref, les attentes se sont cristallisées », poursuite le politologue.

Plusieurs en France se demandent si – et comment – la mobilisation renaîtra. Des manifestations sont prévues dimanche pour souligner le premier anniversaire, et on attend un retour en force le 5 décembre, lors d’une grande mobilisation nationale contre la réforme des retraites.

Certains prédisent plutôt que les gilets jaunes profiteront des élections municipales en France, prévues l’an prochain, pour rebondir sous la forme d’un parti politique.

Ce serait toutefois se plier à un exercice démocratique que le mouvement lui-même souhaitait éradiquer, une pure « contradiction », eu égard à certaines de ses revendications. Les tentatives (ratées) en ce sens, lors des dernières élections européennes, jumelées à l’absence de chefs de file confirmés, laissent croire que la tâche sera difficile.

Quitter la France

Jonathan Mori, lui, préfère rester à l’écart, car il ne croit plus à la politique.

Des gilets jaunes, il garde surtout le bon souvenir d’avoir rencontré des gens « qui étaient dans la merde comme [lui] », sorte de famille reconstituée avec laquelle il entretient toujours des liens sur les médias sociaux, « là où ça se passe ».

PHOTO ABDULMONAM EASSA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les autorités sont dépassées par cette mobilisation inédite, qui n’a rien à voir avec les marches syndicales traditionnelles.

Pour le reste, ne comptez pas sur lui pour dire que tout va mieux en France.

Le mouvement a peut-être fait bouger les lignes, mais sa situation à lui n’a pas changé. Chaque mois, c’est « galère » pour arriver, lance celui qui est fonctionnaire, évoquant notamment la hausse des prix de l’essence et de l’électricité.

« Concrètement, si demain je gagne au loto, je quitte la France immédiatement, conclut-il. Sincèrement. Quand tu habites en France aujourd’hui, tu as plus envie d’en partir que d’y rester. Tout ici est fait pour les riches. Et si tu n’es pas né dans la bonne catégorie, bonne chance. Reste où tu es. Ne bouge surtout pas de là. »