Les Espagnols sont appelés aux urnes dimanche pour les quatrièmes élections générales en quatre ans sans véritable espoir de venir à bout de l’instabilité politique qui mine le pays.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Les derniers sondages indiquent que le Parti socialiste de Pedro Sánchez devrait finir en tête, comme ç’a été le cas lors du précédent scrutin en avril, mais bien en deçà du nombre de sièges requis pour former un gouvernement majoritaire.

Selon Eurasia Group, la fragmentation accrue du vote rendra la formation d’une « majorité fonctionnelle encore plus difficile » que la dernière fois.

Les partis qui aspirent au pouvoir « seront forcés de faire des compromis coûteux et difficiles, ce qui risque de compliquer et de prolonger le processus de formation du gouvernement jusqu’en 2020 », relève l’organisation, qui n’exclut pas la possibilité d’une impasse durable nécessitant… un autre vote.

Le scrutin d’avril ne lui ayant pas permis de constituer une majorité parlementaire, Pedro Sánchez assumait l’intérim comme chef de gouvernement avant le déclenchement des présentes élections. Il avait notamment tenté en vain un rapprochement avec Podemos, formation d’extrême gauche.

Fatigués

Luna Vives, professeure rattachée au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), note que la situation actuelle a tout pour déplaire à la population.

« Les Espagnols sont fatigués et n’ont pas confiance en la classe politique du pays », relève la chercheuse, qui voit dans le parti d’extrême droite Vox le grand gagnant de cette désaffection.

La formation chapeautée par Santiago Abascal, qui a profité cette semaine de sa participation au débat télévisé pour étayer ses thèses xénophobes et ultranationalistes, pourrait voir son nombre de sièges passer de 24 à 46 sur un total de 350 selon un récent sondage pour El País.

PHOTO BERNAT ARMANGUE, ASSOCIATED PRESS

Des partisans du parti d’extrême droite Vox se sont rassemblés à Madrid vendredi.

Vox pourrait devenir du même coup le troisième parti en importance du pays après le PSOE et le Parti populaire, qui avait été chassé du pouvoir en 2018 à la suite d’un important scandale de corruption.

Selon Mme Vives, Vox s’apparente, par ses priorités, au Rassemblement national de Marine Le Pen, en France, et n’hésite pas à « inciter la haine » envers les migrants.

Et la Catalogne ?

M. Abascal, dit-elle, fait également grand cas de la nécessité de venir à bout du mouvement indépendantiste catalan. Il promet d’interdire les partis qui y sont favorables et de placer la région autonome sous tutelle.

La question catalane reçoit beaucoup d’attention dans le cadre de la campagne électorale actuelle, qui survient après une période de troubles suscitée par l’imposition en octobre de lourdes peines de prison à plusieurs dirigeants du mouvement.

Joan Ramon Resina, professeur d’origine catalane rattaché à l’Université Stanford, déplore que les partis en lice se livrent à une surenchère « pour savoir qui peut se montrer le plus dur envers la Catalogne ».

L’approche est porteuse, dit-il, puisque nombre d’Espagnols se sont fait « inoculer le virus anticatalan » au fil des ans et réclament une approche sans concession à ce sujet.

Le Parti socialiste, souligne M. Resina, ne fait pas exception à la règle, bien que M. Sánchez ait résisté jusqu’ici aux appels de la droite et de l’extrême droite à la mise sous tutelle de la région.

M. Sánchez a promis d’« interdire une fois pour toutes les référendums illégaux » en Catalogne et de ramener au pays l’ex-président régional Carles Puidgemont pour l’emprisonner en suggérant malhabilement que la justice espagnole était « sous ses ordres », relève l’universitaire.

« Motivés » à faire des compromis

Ironiquement, le regroupement des socialistes et d’autres formations de gauche avec des séparatistes catalans modérés apparaît comme le scénario le plus probable pour constituer un gouvernement viable, selon Eurasia Group.

Joan Ramon Resina note que la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) refuse d’exclure tout soutien aux socialistes après le scrutin, même si son dirigeant vient d’écoper 13 ans d’emprisonnement pour son rôle dans la tentative avortée de sécession de la région survenue en 2017.

Cette retenue s’explique peut-être par la crainte de la formation d’un gouvernement de droite qui fermerait définitivement la porte à tout dialogue sur le dossier, dit-il.

Luna Vives se dit convaincue que les socialistes se montreront plus « motivés » cette fois à faire des compromis avec leurs alliés potentiels pour constituer un gouvernement plutôt que de risquer la tenue d’un nouveau scrutin.

« Des élections tous les six mois, ce n’est pas possible », dit-elle.