(Paris) Malgré l’élimination récente de son chef, le groupe État islamique (EI) est loin d’être détruit et va rester pour les années à venir un redoutable ennemi, ont assuré jeudi à Paris des officiels et des experts.

Michel MOUTOT
Agence France-Presse

Réunis pour un colloque à Paris, intitulé « Menaces et enjeux après la chute du califat », organisé par le Centre d’analyse du terrorisme et le Counter Terrorism Project, ils ont tous exprimé leur pessimisme.  

« Daech (acronyme en arabe de l’EI) est-il fini ? Je ne le crois pas », a déclaré Gilles de Kerchove, coordinateur de l’Union européenne pour la lutte contre le terrorisme.  

« C’est une organisation de plus en plus décentralisée. Comme Al Qaïda, elle s’appuie sur un certain nombre de franchises réparties dans le monde entier, et elle est très résiliente », a-t-il ajouté.

« Au moment de la destruction de leur califat, ils ont eu le temps d’investir dans l’économie légale, avec par exemple de l’immobilier à Istanbul ou des sociétés en Irak », a-t-il poursuivi. « Ils conservent donc des revenus et n’ont pas les mêmes frais que lorsqu’ils gouvernaient le califat ».  

L’EI conserve, d’après Gilles de Kerchove, environ neuf mille combattants, actifs dans des cellules clandestines en Syrie et en Irak.

Pour le directeur du Centre européen de lutte contre le terrorisme (ECTC) d’Europol, Manuel Navarrete, « Daech représente un danger certain et actuel pour l’UE et le monde ».

L’un des aspects de ce danger est le retour dans les pays de l’Union de combattants étrangers ayant combattu dans les rangs de l’organisation djihadiste, a-t-il souligné.  

« Nous collectons des informations : qui sont-ils, où étaient-ils, qu’ont-ils fait, combien sont rentrés ? Nous nous améliorons, mais nous sommes aux prises avec un tsunami d’informations et avons besoin de meilleurs outils pour analyser et identifier la menace », a-t-il expliqué.

« Nous ne gagnons pas »

Au-delà de la victoire de la coalition internationale qui est parvenue à reprendre à l’EI ses territoires, il ne faut pas oublier que « les conditions qui ont permis la naissance de Daech sont toujours là, et c’est le plus inquiétant », a prévenu M. de Kerchove.  

La communauté et les tribus sunnites, dans les deux pays, se considèrent toujours comme opprimées et pourraient dans l’avenir être à nouveau tentées de voir dans un mouvement djihadiste, quel que soit son nom, un moindre mal par rapport à un pouvoir central honni, à Damas ou à Bagdad.  

Shiraz Maher, directeur du Centre international d’étude de la radicalisation du King’s College de Londres, a rappelé que les villes où l’EI s’était implanté, Raqa en Syrie et Mossoul en Irak, « sont toujours peuplées de sunnites appauvris et vulnérables, et leur situation empire ».  

« L’EI va continuer à opérer librement dans ces secteurs », a-t-il assuré. « Ce n’est pas une abstraction, c’est le cas au moment où nous parlons. Ils continuent de monter des attaques […] Nous ne gagnons pas, nous faisons même un très mauvais travail ».  

Gilles de Kerchove a indiqué que lors d’un séjour récent dans la province de l’Anbar en Irak, peuplée majoritairement de tribus sunnites, il avait reçu les doléances de chefs tribaux qui s’étaient plaints d’être « négligés par Bagdad ».  

« Nous ne sommes pas bons pour anticiper ce qui va arriver », a estimé le coordinateur européen. « L’EI a été formé d’un mélange de djihadistes fous et d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein, avec le soutien des tribus sunnites. Le problème est qu’il se passe actuellement la même chose ».  

Peter Nesser, directeur de recherche sur le terrorisme au Centre norvégien de recherche sur la défense, a conclu en estimant que « l’EI demeure une organisation terroriste redoutable, avec des combattants et un formidable appareil de propagande ».  

Selon lui, l’idéologie djihadiste n’a pas été affaiblie « mais a attiré davantage de partisans au cours des dernières années ».