(Waterloo) La Catalogne n’est pas un pays, mais elle a déjà une ambassade : une maison de la banlieue de Bruxelles dans laquelle le leader nationaliste, Carles Puigdemont, s’est exilé.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

« Maison de la République catalane », assure l’affiche métallique aux airs officiels installée près de la porte de la grande demeure de briques rouges. M. Puigdemont y réside et y travaille. Des chaînes en interdisent l’accès, et des caméras de sécurité épient chaque mouvement dans la petite rue tranquille de ce quartier cossu.

C’est d’ici que le « président » – comme le qualifie encore son entourage – a observé cette semaine la situation politique se détériorer à Barcelone.

La condamnation de neuf personnalités indépendantistes à des peines de 9 à 13 ans de prison, lundi, a mis le feu aux poudres et plongé une partie de la Catalogne dans l’instabilité.

Le même jour, des manifestations massives ont temporairement bloqué l’aéroport de Barcelone. Depuis, des milliers de personnes continuaient à protester dans la rue, certaines d’entre elles utilisant la force pour faire valoir leur opinion. Madrid parle de « violences généralisées ».

La justice a même ouvert une enquête pour « terrorisme » concernant un groupe d’internautes coordonnant la mobilisation pro-indépendance. Signe ultime que la crise est grave et pourrait se prolonger, le Clásico annuel entre le FC Barcelone et le Real Madrid a été repoussé, par crainte de débordements. Il devait se tenir le 26 octobre en Catalogne et réunir plus de 650 millions de téléspectateurs partout sur la planète, selon l’Agence France-Presse.

De son exil belge, M. Puigdemont a appelé au calme : « Nous avons vaincu l’État sans pierre et sans feu », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux, cette semaine. « Nous n’avons pas besoin de la violence pour gagner. »

Car même s’il s’est installé à Waterloo – nom synonyme de défaite depuis celle de Napoléon Bonaparte, en 1815, ici même –, M. Puigdemont espère encore une victoire de son camp. Menacé d’arrestation comme le reste de l’état-major indépendantiste, juste après le référendum d’octobre 2017, celui qui était alors président de la région catalane a préféré trouver refuge ici. Neuf autres sont maintenant derrière les barreaux.

« Horrible » ou justifié ?

Carles Puigdemont a refusé de s’entretenir avec La Presse cette semaine, préférant se concentrer sur sa « stratégie légale », a indiqué son attachée de presse Miriam Santamaria.

« Le gouvernement condamne la violence – des évènements isolés – et appelle au calme de chaque côté », a affirmé en entrevue téléphonique le ministre des Affaires étrangères du gouvernement catalan, Alfred Bosch.

Nous continuons toutefois à condamner la décision judiciaire, qui a condamné neuf personnes à [un total de] 100 ans en prison. C’est horrible et choquant. C’est une erreur aux proportions historiques.

Alfred Bosch, ministre des Affaires étrangères du gouvernement catalan

M. Bosch se trouvait à Bratislava, en Slovaquie, dans une tournée pendant laquelle il tentait d’expliquer la position de son gouvernement aux pays de l’Est. Quim Torra, le président actuel, est un indépendantiste, tout comme Carles Puigdemont. Ce dernier ne reconnaît toutefois pas l’élection qui a porté son camarade au pouvoir et continue à se considérer comme président du gouvernement catalan.

Javier Moreno Sánchez n’est pas porte-parole du gouvernement espagnol. Il représente toutefois les Espagnols en tant que député européen. Depuis lundi, l’élu est questionné par ses collègues sur la décision de la justice espagnole.

« Ils ont été jugés parce qu’ils ont commis des délits. Tous les Espagnols sont égaux devant la loi », a-t-il affirmé en français, dans les bâtiments du Parlement européen. « Chaque citoyen peut avoir son opinion [sur les peines]. Mais ce n’est pas au gouvernement de se prononcer. Il y a la séparation des pouvoirs, la justice a jugé de façon indépendante. »

L’Espagne n’est pas fermée à l’idée de continuer à accorder des pouvoirs au gouvernement catalan, selon M. Moreno Sánchez. « Ils ont leurs établissements pénitentiaires, ils ont l’aéroport, ils ont leur police, ils ont [des pouvoirs concernant] la langue, a-t-il poursuivi. S’ils veulent aller plus loin, d’accord, mais à l’intérieur d’un cadre institutionnel. Et il faudrait peut-être demander à tous les Espagnols ce qu’ils en pensent. »

MM. Bosch et Moreno Sánchez ont tous eux accepté de se prêter au jeu des comparaisons avec le Québec.

Au Canada, « on en est venus, en discutant, à une solution pour tenir un vote. C’est une grosse différence avec ce qui se passe ici, alors que le gouvernement espagnol a fermé la porte à toute discussion », a dit le premier.

Le nationalisme québécois évolue dans un cadre légal établi, dans les règles du jeu. Ce qui s’est passé en Catalogne, c’est un référendum illégal en dehors des règles du jeu.

Javier Moreno Sánchez, député européen

Au centre du problème : la constitution espagnole, qui prévoit que le pays est indivisible.

« Un bon voisin »

Le printemps dernier, l’exilé Carles Puigdemont avait été choisi comme député européen par les électeurs indépendantistes catalans, avec deux collègues de la même allégeance. Il n’a toutefois jamais pu prendre son siège dans le même hémicycle que M. Moreno Sánchez.

C’est que la loi espagnole prévoit que les individus élus comme députés européens doivent prêter serment dans la capitale dans les jours suivant l’élection. Or, un tel déplacement rimerait avec arrestation assurée pour Carles Puigdemont.

Il demeure donc à Bruxelles et manifeste parfois devant les établissements de l’Union européenne. Lundi, le mandat d’arrêt qui le vise a été renouvelé par la justice espagnole. Le Catalan s’est présenté dans un poste de police belge où il a passé la nuit, avant de retourner dans sa « Maison de la république catalane ».

Les résidants du quartier avec lesquels La Presse a pu s’entretenir ne se formalisaient pas de sa présence.

« On accueille plein de réfugiés, alors je ne vois pas pourquoi on ne devrait pas l’accueillir », a affirmé Vittorio, son voisin immédiat, interrompant un souper avec sa femme. « C’est un bon voisin. Je suis déjà allé chez lui, et il est déjà venu ici. »

Seul problème : quelques manifestations ont eu lieu devant la résidence. Des militants en faveur et en défaveur de l’indépendance, explique le vieil homme.

Même sous le crachin belge, le soleil de Barcelone continue d’échauffer les esprits.

La crise catalane en six dates

1er octobre 2017
Le gouvernement régional catalan tient un référendum sur l’indépendance de la région espagnole, contre la volonté de Madrid, qui le juge illégal. La journée du vote est émaillée par les frictions, la police ayant reçu l’ordre de faire cesser l’opération. Des membres des forces de sécurité en cagoule noire pénètrent dans certains bureaux de scrutin pour saisir les urnes.

27 octobre 2017
Après des semaines de manifestations et de bras de fer entre Madrid et Barcelone, le Parlement catalan déclare unilatéralement l’indépendance de la région. Le gouvernement espagnol annonce rapidement la destitution du président Carles Puigdemont, ainsi que la dissolution du parlement régional.

31 octobre 2017
Menacé par l’Espagne, Carles Puigdemont annonce qu’il s’installe en Belgique afin d’être libre de continuer son combat. Deux jours plus tard, nombre de ses ministres sont arrêtés et placés en détention. Un mandat d’arrêt international est aussi lancé contre M. Puigdemont lui-même.

21 décembre 2017
La Catalogne tient des élections régionales pour remplacer le gouvernement destitué. Les formations indépendantistes obtiennent ensemble une majorité de sièges et forment ensemble un gouvernement.

12 février 2019
Le procès des neuf leaders indépendantistes pour leur rôle dans le référendum de 2017 s’ouvre. Le ministère public demande jusqu’à 25 ans de prison pour certains des accusés. Ils sont notamment accusés de sédition et de détournements de fonds, pour avoir utilisé le budget public pour favoriser l’indépendance.

14 octobre 2019
La justice rend sa décision et distribue des sentences allant de 9 à 13 ans de prison contre les accusés. La décision déclenche l’ire des indépendantistes. Malgré les appels au calme, Barcelone est secouée par des perturbations sociales majeures.