(Bruxelles) Maintenant qu’une entente sur le Brexit est conclue entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, une nouvelle épreuve de force attend Boris Johnson : le premier ministre doit convaincre les députés du Parlement britannique d’approuver l’accord.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Boris Johnson croit avoir tranché le nœud gordien qui retient le Royaume-Uni dans l’Union européenne (UE), trois ans après qu’une majorité d’électeurs britanniques ont choisi de la quitter.

Mais le casse-tête irlandais risque de décevoir les attentes du flamboyant premier ministre, alors que la volonté des Communes britanniques d’approuver l’entente annoncée hier soir à Bruxelles demeure bien incertaine.

Le Royaume-Uni « peut quitter l’Union européenne en tant que royaume uni », a lancé un Boris Johnson visiblement heureux, hier soir, juste avant d’aller dîner avec ses vis-à-vis, comme le veut la tradition dans les sommets européens. Pétoncles à la mousse de citrouille et rôti de veau étaient au menu hier. « Je suis en retard ! », a-t-il blagué avant de couper court à la conférence de presse.

PHOTO KENZO TRIBOUILLARD, AGENCE FRANCE-PRESSE

Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni, et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne

M. Johnson, qui était comme un poisson dans l’eau devant les dizaines de flashs qui crépitaient, connaît ces lieux comme le fond de sa poche : il a grandi à Bruxelles, puis s’est fait connaître dans les années 90 comme correspondant d’un journal britannique auprès de l’Union européenne. Ses textes critiquaient brutalement l’organisation pour sa lourdeur bureaucratique et sa tendance présumée à empiéter sur la souveraineté de ses États membres.

Des arguments qu’il a repris dans sa croisade pro-Brexit en 2016.

« Le moment d’accepter cette entente »

Il doit maintenant répondre aux attentes, même au prix d’un compromis. L’entente qu’il a négociée maintient de facto l’Irlande du Nord dans le marché commun européen pour plusieurs années. Des contrôles douaniers seront plutôt effectués sur certains biens qui traversent la mer d’Irlande.

Londres et Bruxelles répètent depuis trois ans qu’ils veulent éviter à tout prix le rétablissement d’une frontière physique entre les deux Irlandes, qui pourrait déstabiliser une paix fragile.

« Ça n’a pas toujours été une expérience facile. Ce fut long et difficile, mais c’est maintenant le moment d’accepter cette entente », a continué M. Johnson, à l’adresse des députés qui siègent à Londres et ont jusqu’à maintenant bloqué la conclusion du Brexit.

L’histoire pourrait toutefois se répéter. Car l’information a été reprise dans toutes les langues européennes, pendant toute la journée d’hier, dans les corridors de Bruxelles : les unionistes nord-irlandais (le camp antinationaliste, essentiellement protestant) ont rejeté toute possibilité d’appuyer l’entente. « Cette entente sape l’unité du pays », ont-ils déploré dans un communiqué. Les contrôles douaniers exigés par l’UE sont « inacceptables à l’intérieur de nos frontières », ont-ils également écrit.

Les députés britanniques seront appelés à se prononcer demain. Depuis les dernières élections britanniques, les élus unionistes nord-irlandais détiennent la clé de la majorité du gouvernement conservateur de M. Johnson. Et l’opposition officielle travailliste à Londres a aussi exclu d’approuver cette entente.

Il est minuit moins une pour Boris Johnson, alors que la date prévue du Brexit – avec ou sans entente – est le 31 octobre prochain. Or, un divorce sans accord entre les ex-partenaires pourrait semer le chaos dans les deux économies, avec des contrôles douaniers soudains qui ralentiraient de façon importante le mouvement des marchandises et des personnes. Un rapport britannique fait craindre des problèmes d’approvisionnement en aliments frais et en médicaments, en plus de files interminables de véhicules aux frontières.

La fin du cauchemar ?

Hier, les leaders européens réunis à Bruxelles affichaient un optimisme prudent devant la possibilité de voir le cauchemar du Brexit prendre fin. Après tout, ils se sont retrouvés dans la même situation exactement il y a six mois avant de voir le Parlement britannique rejeter le fruit de leur travail d’un revers de main.

En début de soirée hier, l’état-major de l’Union européenne est apparu uni, aux côtés du Taoiseach (premier ministre irlandais) Leo Varadkar. C’est lui qui devra ramasser les pots cassés si l’île devait s’enfoncer de nouveau dans la violence.

Le changement majeur par rapport à la dernière entente, « c’est l’acceptation de Boris Johnson d’avoir des contrôles aux points de départ des biens destinés à l’Irlande du Nord », a expliqué Donald Tusk, président du Conseil européen. « Nous avons une entente qui nous permet d’éviter le chaos et le climat de conflit. »

« Je suis soulagé parce que nous avons une entente, mais je suis triste parce que le Brexit se réalise », a dit Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne.

C’est un peu comme un vieil ami qui part à l’aventure sans nous. Il y aura toujours une place pour eux s’ils veulent revenir.

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne

Quelques heures avant, Boris Johnson avait pénétré dans la salle du Sommet européen sourire aux lèvres, mais le visage bouffi et visiblement affecté par le manque de sommeil.

Le premier ministre a fait son entrée aux côtés d’Angela Merkel, naviguant entre les leaders se saluant à coups de bises ou de poignées de main. M. Johnson a exécuté un petit salut militaire à Emmanuel Macron avant de lui serrer la main énergiquement. Le président français est considéré comme le champion de la « ligne dure » de l’UE envers le Royaume-Uni dans ces négociations.