(Athènes) Rues taguées, cafés cosy à côté des squats de migrants ou des niches de drogue : le quartier rebelle d’Exarcheia, où les descentes policières se sont multipliées récemment, veut garder son identité historique de « lieu d’échange d’idées ». Une manifestation s’est déroulée samedi dans le centre d’Athènes pour dénoncer « la répression ».

Hélène COLLIOPOULOU
Agence France-Presse

Environ 2000 manifestants selon la police, 5000 selon les organisateurs, ont défilé derrière une grande banderole proclamant : « No Pasaran, pas de reddition, pas de trêve ». Dans le cortège, des manifestants portaient des pancartes appelant à la « résistance de masse contre la répression d’État ».

Le nouveau gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis, dont le mot d’ordre est « la sécurité des citoyens », a promis de « rétablir le caractère particulier du quartier et de ne pas le laisser être un repaire d’illégalité, de causeurs de troubles et de trafic de drogue ».

Situé à moins de 4 km du centre historique d’Athènes et de son célèbre site antique de l’Acropole, Exarcheia jouxte l’École polytechnique et l’Université de droit, deux établissements symboles de la résistance contre la junte des colonels (1967-1974).

Dimitris Dimopoulos n’avait que 20 ans quand, à la fin des années 70, il a ouvert avec ses amis une librairie dans le quartier, où fleurissaient pléthore de maisons d’édition.  

« Exarcheia était alors un quartier très vif, plein d’habitants, d’étudiants, de mouvements politiques, d’écrivains, d’artistes », se souvient-il.

À l’époque, la démocratie venait d’être rétablie en Grèce et le débat politique faisait rage.

Après le déménagement des universités hors du centre-ville, dans les années 80, Exarcheia continuera d’attirer les jeunes et de cultiver un profil politisé, noyau des groupes de gauche, d’extrême gauche ou des anarchistes.

Un quartier « en déclin »

Mais la mort d’un lycéen en décembre 2008, tué par balle par un policier dans une ruelle du quartier, suivie d’émeutes inédites, puis la crise économique, « ont porté un coup important au quartier », explique Anastassia Tsoukala, maître de conférences à l’Université de Paris-Sud.  

Au cours de la dernière décennie, « des causeurs de troubles sont apparus et le trafic de drogue a pris de l’ampleur pendant la crise » avec une police tolérante, relève cette juriste, blessée grièvement il y a deux ans lors de violences entre un groupe de jeunes et des forces antiémeutes.

Le quartier est « en déclin », estime-t-elle, mais il reste « un lieu d’échange d’idées et de mouvements politiques », héritier « de la première manifestation estudiantine de 1859 ».  

Des habitants qualifient le quartier de « ghetto » et déplorent son abandon par les autorités aux trafics de drogue.

Kostas Bakoyannis, le nouveau maire d’Athènes et neveu du premier ministre, a promis « des interventions imminentes » allant de « la restructuration » du quartier à « l’amélioration de la vie quotidienne » : la propreté, le nettoyage des murs de graffitis, l’éclairage.

Descente policière

Mais une descente des forces antiémeutes à Exarcheia fin août, en pleines vacances d’été, pour évacuer quatre squats où vivaient 143 migrants, dont de nombreuses familles avec enfants, a provoqué de vives réactions chez les habitants.

Au lendemain de cette évacuation, les déclarations d’un policier ayant qualifié d’« ordures » les squatters et de « poussière » les migrants ont alimenté la controverse.

La Ligue grecque des droits de l’homme a qualifié « d’extrêmement problématique » cette intervention, selon elle, contre « le droit au respect de la dignité humaine ».

Samedi, une manifestation est prévue pour « faire barrage à la répression policière ».

« Nous sommes en faveur de la présence de la police pour lutter contre la criminalité et la délinquance, mais nous sommes contre toute sorte de répression », résume Thodoris Kokkinakis, membre d’un comité d’habitants.

Pour Dimitra Konidari, qui habite et travaille dans le quartier, les autorités veulent « pénaliser les lieux sociopolitiques du quartier, anarchistes ou autres, en laissant la voie libre aux trafiquants de drogue, ce qui entraîne la dégradation du quartier ».  

Outre ses bâtiments néoclassiques, souvent délabrés, le quartier est connu pour son architecture du début du XXe siècle avec « les premiers immeubles d’“avant-garde” destinés au logement des classes moyennes », écrit Nikos Vatopoulos, journaliste et auteur de l’urbanisme athénien.

« La restructuration d’Exarcheia est liée aux intérêts immobiliers, les prix ayant presque doublé ces dernières années avec l’incursion de (la plateforme de location) Airbnb », fustige encore Thodoris Kokkinakis.

« Airbnb supporters, go home » (fans d’Airbnb, rentrez chez vous), proclame en anglais une banderole accrochée près de la place Exarcheia.