(PARIS) Dix-sept ans après la mort du petit Jean-Patrick Bujold-Géraud à Montréal, le procès pour meurtre de sa mère s’est ouvert hier à Paris en l’absence de l’accusée et des témoins canadiens.

Amin Guidara, Collaboration spéciale
La Presse

PHOTO FOURNIE PAR JULIEN GÉRAUD

Julien Géraud, père de Jean-Patrick Bujold-Géraud

 Le procès de Marie-Christine Bujold, accusée en France d’avoir causé la mort de son fils il y a 17 ans au Québec, s’est amorcé hier sans l’accusée et sans les témoins canadiens de l’affaire, pour le plus grand déplaisir du président de la cour d’assises de Paris chargé d’instruire ce procès singulier.

Le procès, qui devrait durer trois jours, a lieu à Paris, car la loi française permet l’accusation en France de suspects pour des crimes commis contre ses ressortissants à l’étranger. Dans le cas présent, la victime, le petit Jean-Patrick Bujold-Géraud, mort à 3 ans, détenait les citoyennetés canadienne, par sa mère, et française, par son père.

Au Québec, l’enquête n’a pas abouti à des accusations contre la mère, car même si la mort paraissait suspecte, l’autopsie n’avait pas pu déterminer hors de tout doute la cause de la mort. Le père de l’enfant, Julien Géraud, a par la suite engagé une poursuite en France, qui a conclu que la mère aurait noyé son fils.

Le Canada, bien qu’il ait collaboré avec la justice française lors de l’enquête, a décidé à la dernière minute de ne pas autoriser les témoignages de ses ressortissants par visioconférence, car cela pourrait « [mettre] en jeu sa souveraineté et l’intérêt public », selon la lettre transmise par le ministère de la Justice du Canada au Bureau de l’entraide pénale internationale de la France.

Lecture de témoignages

Le président de la cour Franck Zientara en a profité pour déclarer qu’il « regrette cette décision », chose qu’il répétera plusieurs fois pendant l’audience. « L’absence de témoins rendra le débat plus laborieux », a-t-il ajouté. En effet, la grande majorité de la première journée du procès a été passée à lire les témoignages recueillis lors de l’enquête qui a mené au dépôt des accusations.

Le procès s’est déroulé devant le magistrat seul, sans jury, une procédure normale en France en cas de procès par défaut, c’est-à-dire lorsque l’accusé n’est pas présent.

L’avocat de Mme Bujold, Me Julien Dubs, a informé le juge que sa cliente n’assisterait pas au procès, car son état de santé l’en empêchait. Par contre, Mme Bujold ne lui a fait parvenir aucune justification. 

« J’ai eu très peu de contacts avec ma cliente », a averti Me Dubs.

La grande majorité des témoignages lus devant le tribunal semblaient accabler la mère. Yves Beaulieu, le sergent-détective ayant enquêté sur l’affaire au Québec, a dit croire qu’elle l’aurait fait, mais que c’était une preuve circonstancielle, selon le témoignage lu par le juge. À cela s’ajoute le rapport des médecins légistes français, qui concluent à une mort par « noyade sèche ».

Relation « délétère » entre les parents

La relation père-mère était aussi « délétère ». Selon le père, dès la naissance, elle était remplie d’hostilité. « Elle voulait un enfant sans père », a-t-il déclaré en cour. L’enfant, qui a été conçu accidentellement lorsque les deux se fréquentaient, ne voyait le père qu’une fois tous les deux mois, puisque M. Géraud habitait Paris. Mais surtout, la visite était toujours accompagnée d’un tiers, Mme Bujold refusant que le père le voie seul, car elle soupçonnait des violences physiques et sexuelles de la part du père, qui n’ont jamais été corroborées, ni par la police, ni par la direction de la protection de la jeunesse, ni par les psychiatres.

Mme Bujold était très soucieuse de l’état de santé de son fils ; trop soucieuse, selon certains témoins. Elle lui a diagnostiqué de l’asthme, mais aucun des témoignages de médecin ne fait note de cette condition. 

La relation mère-fils a été qualifiée de « pathogène » et Mme Bujold, de « narcissique, histrionique et hyperprotectionniste », selon le témoignage d’une psychologue québécoise, Paule Lamontagne. 

En effet, Mme Bujold aurait fait 89 consultations chez 45 médecins différents.

Le 9 novembre, M. Géraud devait rencontrer son fils pour la première fois sans tiers accompagnant à Montréal, mais Mme Bujold ne s’est pas présentée au lieu de visite. Ce n’est que le 12 novembre, soit trois jours plus tard, qu’il apprendra la mort de son fils que la mère disait avoir trouvé sans vie dans son lit au petit matin.

Il arrive de justesse à demander une seconde autopsie, le corps devant être incinéré le même jour, selon les vœux de la mère.

« Moment pénible »

À l’issue de cette première journée de procès, Me Dubs, qui représente Mme Bujold, rappelle qu’elle est innocente au Canada. « C’est un réquisitoire contre elle, dit-il. En France, tout est fait pour la condamner, mais on oublie l’enquête canadienne. »

C’est un autre son de cloche du côté de Me Florence Rault, avocate de M. Géraud. « Le Canada fait clairement de l’obstruction », dit-elle. 

Pourtant, le Canada est à l’avant-garde pour tout ce qui est violence sur enfants. Je suis dégoûtée. […] Ça peut même porter à croire que le Canada couvre des meurtres d’enfants.

Me Florence Rault, avocate de Julien Géraud

M. Géraud, lui, parle d’un « moment pénible », mais est satisfait de la première journée du procès. « Tout était très cohérent, dans le même sens, et répété sous des angles différents. »