La Ligue, le parti d’extrême droite chapeauté par l’homme fort du gouvernement italien Matteo Salvini, est dans la mire de la justice du pays, qui cherche à déterminer si Moscou a pu financer illégalement ses activités.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Un procureur milanais a confirmé cette semaine à l’agence ANSA qu’une enquête était en cours pour tenter de déterminer si des crimes avaient été commis.

L’affaire a éclaté en février lorsque le magazine L’Espresso a révélé qu’un membre de l’entourage de Matteo Salvini, Gianluca Savoini, avait rencontré l’année dernière un groupe de ressortissants italiens et russes dans un hôtel de Moscou pour discuter d’une entente.

Les Russes, décrits comme des proches du gouvernement de Vladimir Poutine, auraient proposé de vendre une quantité importante de diesel à une firme italienne et de détourner une partie des revenus vers la Ligue pour financer sa campagne aux dernières élections européennes.

Le site américain BuzzFeed a relancé les interrogations à ce sujet, mercredi, en disant détenir un enregistrement « explosif » dans lequel Gianluca Savoini et cinq hommes discutent d’un plan pour fournir des dizaines de millions de dollars au parti.

Dans la transcription mise en ligne par ce média, M. Savoini explique à ses interlocuteurs que la Ligue « veut changer l’Europe » et la rapprocher de la Russie pour réduire l’influence de l’Union européenne (UE) et des États-Unis.

Matteo Salvini, qui agit comme ministre de l’Intérieur au sein du gouvernement de coalition actuellement au pouvoir en Italie, a nié tout projet de cette nature dans un communiqué. Il maintient que la Ligue n’a « jamais accepté un rouble, un euro, un dollar ou un litre de vodka de financement de la Russie ».

Le politicien a menacé de poursuivre toute personne qui affirmerait le contraire, sans réussir pour autant à faire cesser les critiques de l’opposition italienne.

Conversation crédible

Mitchell Orenstein, spécialiste de la Russie rattaché à l’Université de Pennsylvanie, a indiqué hier que les démentis du ministre italien devaient être pris avec un grain de sel malgré leur virulence.

Bien qu’il soit impossible de démontrer à ce stade que la transaction projetée a eu lieu, la conversation rapportée par BuzzFeed est tout à fait crédible, dit-il.

« C’est la répétition d’un scénario que l’on a observé dans bien d’autres pays », relève M. Orenstein en évoquant les liens étroits que cherche à tisser la Russie avec de nombreux partis européens d’extrême droite.

En France, le Front national, devenu le Rassemblement national, s’est notamment retrouvé dans l’embarras il y a quelques années après que les médias eurent révélé que la formation avait reçu un prêt important d’une banque réputée proche du Kremlin.

En mai, la coalition gouvernementale en Autriche a éclaté après la diffusion d’un enregistrement montrant que le chef d’extrême droite Heinz-Christian Strache avait sollicité des dons illégaux d’une femme se présentant comme la fille d’un oligarque russe.

PHOTO LEONHARD FOEGER, REUTERS

Heinz-Christian Strache, chef déchu du Parti de la liberté

Bien que l’identité réelle de la femme demeure incertaine, l’épisode montre que le politicien était disposé à recevoir une aide russe pour faire avancer son programme, relève M. Orenstein.

Il existe, dit-il, une affinité intellectuelle entre maints ténors européens d’extrême droite et le président de la Russie, Vladimir Poutine, qui chapeaute un régime autoritaire et traditionaliste inspirant à leurs yeux.

Ils sont sensibles à la possibilité de profiter des largesses russes et se montrent souvent disposés à exercer de la pression sur la politique étrangère de leur pays afin de l’obtenir, relève l’universitaire.

Convergence d’intérêts

Dans une étude parue en 2015, le Wilfried Martens Centre for European Studies indiquait que les formations d’extrême droite de nombreux pays européens ont donné leur appui à la Russie après l’invasion de la Crimée et ont cherché à bloquer l’imposition de sanctions européennes.

M. Orenstein relève que ces partis sont souvent hostiles à la centralisation des pouvoirs préconisée par l’UE et voient dans leur rapprochement avec la Russie une façon de faire avancer leur programme nationaliste sans aller jusqu’à la rupture pure et simple.

Cette convergence d’intérêts a ses limites, prévient le chercheur, puisque Moscou veut ultimement « détruire » l’organisation européenne, et non simplement l’affaiblir, pour créer un nouvel ordre politique dans lequel quelques grands pays décideraient des grandes orientations du continent.

Les dirigeants d’extrême droite favorables à une telle alliance « jouent un jeu dangereux qui peut facilement aller trop loin », prévient M. Orenstein.