(Paris) L’incendie de Notre-Dame de Paris a relancé le débat sur les lacunes dans l’entretien régulier du patrimoine à l’échelle du pays qui obligent à décider dans l’urgence des opérations plus vastes, coûteuses et risquées.  

Jean-Louis DE LA VAISSIERE
Agence France-Presse

Selon Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN), le traumatisme survenu lundi dans le joyau parisien de l’art gothique, « va amener à considérer différemment les travaux d’entretien et de mise en sécurité du patrimoine », ce qui devrait conduire à une réflexion et à des « évolutions » dans les méthodes.  

« Une politique volontariste d’entretien régulier rendrait moins nécessaire des grandes opérations de restauration très coûteuses et assurerait un niveau de sécurité de meilleure qualité », a-t-il argumenté dans un entretien à l’AFP.

Pour Benjamin Mouton, architecte en chef de Notre-Dame de Paris de 2000 à 2013, « cet entretien de “bon père de famille” est souhaité depuis des siècles » dans les milliers de sites du patrimoine français, mais la réalité en est bien souvent éloignée.  

Aux yeux de Julien Lacaze, vice-président de l’association de défense du patrimoine Sites et monuments, « il suffit de voir ce qui se passe avec les menuiseries extérieures et les grilles dans les monuments nationaux. On ne sait pas mener un entretien régulier ». Et, in fine, « cela oblige à changer beaucoup plus de bois ».

Parfois « l’envie vient de repeindre en apportant son pot de peinture », ajoute-t-il.  

Alors qu’un chantier gigantesque et complexe se prépare à Notre-Dame de Paris sur plusieurs années, Philippe Bélaval souligne que « le risque zéro n’existe pas » dans de tels travaux.

Si, comme à Notre-Dame, « on élève le niveau d’exigences en termes de mesures de sécurité, on va élever en même temps le coût des opérations de restauration et d’entretien. Si on les renchérit, il y en aura moins. Il ne faut pas que le souci très louable d’avoir le niveau le plus haut possible de sécurité se traduise par un résultat contre-productif, en rendant plus difficiles et beaucoup plus rares les grands chantiers ».

« Tout ou rien »

C’est ce que Julien Lacaze nomme la politique du « tout ou rien » avec une intervention tardive et beaucoup plus importante in fine.

Pour Benjamin Mouton, plusieurs interventions doivent être différenciées : « d’abord la maintenance – déboucher une gouttière, remplacer une vitre cassée, etc. – qui se fait très régulièrement. Puis l’entretien : il s’agit de renouveler les matériaux en essayant de le faire a minima ».

À Notre-Dame, « on avait constaté que des structures étaient fatiguées. Des morceaux des couvertures en plomb de la flèche de Viollet-Le-Duc montraient des défaillances ».

Et, quand « des parties de pierres sont altérées : comment faire ? Il faut les étayer, sinon les changer ».

Dans de tels cas, « on ne peut plus toujours réparer ». Par exemple, face à l’érosion que causent les agents chimiques dans l’atmosphère, « l’entretien peut juste un peu ralentir [ce processus], mais les moyens sont limités et relatifs ».

« À force de coudre des pièces sur le pantalon, il n’y a plus de pantalon », lance l’architecte dans une boutade.

À Notre-Dame, assure-t-il, il y a un entretien annuel avec des visites permanentes des agents des bâtiments de France, architectes et techniciens.

Le vice-président de Sites et monuments estime que les lacunes dans l’entretien régulier du patrimoine trouvent aussi leurs causes dans les modes des rémunérations : « les architectes des monuments historiques sont payés au pourcentage des travaux, et ils vont avoir tendance à privilégier des travaux d’envergure », estime-t-il.  

Cette absence totale d’entretien a des conséquences encore plus dévastatrices sur les petits sites des campagnes, particulièrement les églises.  

Il cite l’église de Jussy-le-Chaudrier dans le Cher, qui a un beau chœur du XIIIe siècle, et que Sites et Monuments défend. Sa démolition a été votée en 2017 par le conseil municipal en raison du coût élevé de sa restauration (1 à 1,5 million d’euros). Ce coût aurait été moins élevé s’il y avait eu un entretien régulier.

Selon M. Lacaze, il faudrait inventer des « mécanismes de péréquation » pour que l’argent des mécènes qui afflue aujourd’hui pour Notre-Dame de Paris bénéficie davantage aux patrimoines de la France profonde.